Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

"Le gouvernement ne doit pas renoncer à la réforme" entretien

Le Figaro, mars 2004.

La déconvenue électorale du gouvernement au premier tour des élections régionale est-elle selon-vous dûe au bilan mitigé de sa politique économique ?

Désirant restaurer une compétitivité française érodée, Jacques Chirac a mis en place un dispositif essentiellement basé sur la baisse d’impôts et la réformes structurelle, il a de ce fait clairement négligé la politique macro-économique et émis des signaux très négatifs. La rigueur budgétaire n’est pas compatible avec la politique des clientèles . Par ailleurs, cette politique a pati d’une rapide dégradation de la conjoncture. Le gouvernement a ainsi été confronté à un ralentissement de l’économie, des investissements et de la consommation, domaines dans lesquels il n’a pas su mener d’action spécifique.

Il a pourtant amorcé la réforme structurelle en s’attaquant au chantier des retraites ...

Certes mais en en différant d’autres bien plus urgentes, comme celle de l’Assurance maladie, occasionnant ainsi des déficits considérables et finalement inmaîtrisables. S’agissant du marché du travail, la réforme la plus emblématique - articulée autour les trente cinq heures - s’est en fait traduite par une nette augmentation du Smic. Quel paradoxe ! Par ailleurs, le timing de ces politiques s’est avéré calamiteux. La profonde dégradation de la conjoncture nécessitait des mesures de stimulation économique impossibles à prendre, compte tenu de la responsabilité de la banque centrale européenne et des difficultés liées au pacte de stabilité. Il a donc subi, impuissant, un resserrement de ses marges de manoeuvre, et du coup, sa politique de baisses d’impôts a produit des effets totalement dérisoires, et surtout, menée à contretetemps compte tenu des urgences conjoncturelles.

Que voulez-vous dire ?

Bien des catégories de population en France ont été agacées par le traitement sectoriel de ces préférences fiscales. Les Français se sont irrité des privilèges accordés à certains segments corporatistes, comme les buralistes ou les cafetiers, alors qu’en même temps, le gouvernement manifestait son instransigeance à l’égard des chômeurs en fin de droit ou des chercheurs qui, loin d’être les nantis de la République, sont majoritairement perçus comme autant des savants travaillant au bien commun. Les électeurs ont au total sanctionné une politique peu lisible et manquant de perspectives : une politique macroéconomique inadéquate, une politique structurelle incomplète et aux effets différés, des politiques sectorielles contradictoires et une baisse d’impôts factice voilà la somme des politiques menées. Qui peut y voire un grand dessein ou une dynamique de croissance.

Un déficit qui aurait, selon-vous, été déterminant dans le retour en grâce des socialistes pourtant dépourvus de force propositionnelle évidente ...

Il n’y a pas de forces propositionnelles à gauche, dont le discours actuel se résume à l’absorption des différents mécontentements. J’ai d’ailleurs été très surpris d’entendre les ténors du PS expliquer, le soir du premier tour, que les Français avaient sanctionné par avance la réforme de l’assurance maladie dont l’urgence est pourtant incontestable. Les socialistes spéculent sur l’impopularité d’un gouvernement, à leur décharge il a donné des verges pour se faire battre.

Le réformiste convaincu que vous êtes ne pointe donc pas tant le dispositif de réformes engagé par le gouvernement que son mode d’action ?

Les Français désirent de grandes réformes nationales et sont alergiques aux mesures catégorielles qui profitent au voisin. Qui peut expliquer qu’on puisse donner un milliard et demi d’euros aux cafetiers lorsqu’on refuse vingt millions d’euros aux chercheurs ? L’électeur en déduit que le gouvernement se soucie moins de construire l’avenir par une nouvelle stratégie économique, par un meilleur investissement dans l’économie de la connaissance et de la recherche, que de garder sa place en distribuant des avantages clientélistes.

Le retour des socialistes, ayant épousé certaines thèses de son aile extremiste, traduit-il un désir d’une gauche plus à gauche ?

Absolument pas. La divine surprise de ces élections, c’est que l’ultra-gauche de la gauche n’a pas percé du tout. On s’est beaucoup demandé, au cours des deux dernières années, si la constitution d’un pôle d’extrême gauche allait faire évoluer le schéma politique français vers un mécanisme quadrangulaire, nanti d’une extrême-gauche jouant à l’égard de la gauche de gouvernement le rôle de l’extrême droite vis-à-vis de la droite gouvernementale. Il n’y a pas eu de cristalisation trotskiste, mais, au contraire, une remontée de la gauche de gouvernement. On peut dès lors penser qu’à l’horizon des prochaines échéances électorales, la gauche s’éloignera des oukases de cette frange extrémiste pour se rapprocher encore davantage d’une logique de gouvernement. En fait, la bonne nouvelle de ce scrutin, c’est que la pression sur la gauche exercée par l’extrême-gauche va s’affaiblir.

Le maintien du FN à 20% des voix traduit-il, selon-vous, un désir de radicalisation des réformes ?

Le FN glisse de plus en plus vers un discours populiste, nationaliste et protectionniste, tirant plutôt la droite, non pas vers la libéralisation de l’économie et la réforme du système de santé, mais vers une crispation passéiste. Ce parti a définitivement rompu avec la tentation du libéralisme pour reprendre les anciens thèmes du Parti communiste corrigés et colorés par la xénophonie, élément identitaire de ce parti.

Quelle politique économique pourrait donc repopulariser, selon-vous, le gouvernement ?

Deux chantiers s’ouvrent pour le gouvernement, l’Europe, et la réforme domestique. Avec la victoire des socialistes lors des dernières élections espagnoles, le train européen se remet enfin sur les rails. Il faut saisir l’occasion pour remettre en chantier le gouvernement économique de l’Europe.

Une grande partie de la politique macro-économique ne se fait plus au niveau national mais européen ...

Or, on a découvert qu’il manquait un pilote dans le train européen. Pour relancer la mécanique européenne, il va donc falloir renégocier les termes d’un pacte de stabilité et de croissance aujourd’hui claitrement inadapté.

La « réforme domestique » dont vous parlez relève, quant à elle, de la seule responsabilité du gouvernement.

Le gouvernement ne doit pas faiblir. Il faut d’urgence réformer l’assurance maladie, tout en continuant à avancer sur la réforme de l’Etat et les régulations sociales. Ces élections montrent que lorsque par tactique électorale, on s’arrête de réformer - ce dont a été tenté le gouvernement après son premier succès sur le dossier des retraites - on perd à la fois sur le tableau des réformes et des élections.

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