Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Pôles de compétitivité

Le Nouvel économiste, mars 2005.

Pôles de compétitivité, Agence d’innovation industrielle, Agence Nationale de la Recherche, Oseo-Anvar-BDPME ... n’en jetez plus. Après avoir méconnu pendant près d’une décennie le problème du décrochage industriel, de l’affaiblissement de notre capacité d’innovation et de la baisse du rayonnement de la science française, nos élites politiques deviennent frénétiques et de peur de mal faire elles adoptent en vrac des propositions contradictoires. Mais il y a plus surprenant encore, avec une bonne volonté et un sérieux digne de tous les éloges, industriels, élus et universitaires ont bâti quelques centaines de projets, ils aspirent tous au label pôle de compétitivité. Comment comprendre l’enthousiasme malgré le maquis d’initiatives contradictoires ?

La notion de pôle de compétitivité renvoie à une logique territoriale, il s’agit d’organiser la coopération de chercheurs d’industriels et de formateurs déjà là, pour mettre en valeur des compétences déjà là. Cette idée de systèmes productifs locaux qu’il s’agit de mettre en synergie a été portée par la Datar et par Christian Blanc. La logique des grands projets innovateurs est sectorielle, il s’agit de remettre l’ouvrage sur le métier, de repenser la spécialisation en lançant quelques grands chantiers d’innovation technologique. Cette idée a été promue par JLBeffa, elle relève de ce que j’avais nommé en son temps le « colbertisme high tech ». La création d’une Agence Nationale de la recherche obéit à une logique, institutionnelle, : susciter de nouveaux développements scientifiques, décloisonner les structures, privilégier l’excellence grâce à une politique d’incitations, d’évaluation par les pairs et de financements sur projets. Cette idée que nous avons défendue avec Ph.Aghion suppose que l’on fasse le pari d’une démarche « bottom-up ». Enfin l’initiative Oseo obéit à une quatrième logique d’écologie des entreprises : comment remédier à la mortalité et à l’absence de croissance des entreprises émergentes ? On sait depuis les travaux de Scarpetta que la création d’entreprises est aussi dynamique aux Etats Unis qu’en Europe, par contre les taux de survie et les rythmes de croissance divergent fortement. D’où les idées avancées dans nombre de rapports sur la transposition du modèle de la Small Business Administration et mises en œuvre par J.P.Denis avec Oseo.

Bref, alors que chaque rapport insiste sur la nécessité de choisir une logique, et de s’y tenir afin d’éviter le saupoudrage et le gaspillage ... on décide de tout faire ! Arrêtons nous ici sur les pôles de compétitivité. Il s’agit donc de l’inscription territoriale d’un partenariat d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques ou privées, destiné à dégager des synergies autour de projets communs au caractère innovant. La céramique en Limousin, l’optique en Essonne, les TIC en Bretagne ; l’Aéronautique- Spatial -Défense en Aquitaine ... la course à la labellisation et aux fonds publics est bien engagée et une vingtaine de pôles devraient être retenus avant l’été 2005. Cette démarche peut-elle réussir ? Quatre éléments conduisent à en douter. L’appel à projets a suscité des réponses d’une incroyable hétérogénéité. Le choix d’une optique territoriale a conduit à un formidable développement du patriotisme local, chacun voulant avoir son pôle de compétitivité, d’où des stratégies d’habillage autour de compétences supposées inscrites dans tel ou tel territoire. L ‘idée des pôles ayant été promue par la Datar, et la décision ayant été prise dans le cadre d’un CIADT, c’est cette administration peu équipée, peu dotée en compétences industrielles et en capacités d’expertise qui va devoir sélectionner les pôles. Certes, elle pourra faire appel à des compétences externes. Mais les compétences naguère concentrées à l’Industrie ont fondu avec le temps et l’abandon des politiques industrielles. La modicité des moyens (750 Million d’Euros sur 3 ans sous forme de subventions publiques d’exonérations fiscales et sociales dont la moitié à la charge d’établissement publics du type CdC ou BDPME) ne plaide pas non plus en faveur du projet. Enfin le risque de saupoudrage est d’autant plus sérieux que les grands élus vont exercer une pression forte sur une administration faible. La solution dans ce cas de figure est toujours le saupoudrage.

La bonne nouvelle toutefois est que la prise de conscience a eu lieu. Le Gouvernement met quelques moyens additionnels. Les acteurs de terrain se sont saisis du sujet. Il y a une immense bonne volonté, un désir sincère de coopérer pour sortir de l’ornière. Le discours sur le rôle de l’innovation dans la croissance , sur les « clusters » a quitté les revues académiques pour devenir sens commun. Il ne faut donc pas désespérer.

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