Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien au Monde

Le Monde, avril 2005.

Entretien au Monde au sujet du référendum sur la constitution européenne.

Comment interprétez-vous la montée du non en France ?

C’est un non de réaction. Réaction contre la surpromesse européenne : le marché unique devait nous apporter la croissance, la prospérité, l’emploi, or on le sait la performance économique européenne a été médiocre au cours des 10 dernières années . Surpromesse encore avec l’Euro qui devait éloigner les crises et armer l’Europe contre la suprématie du dollar, or l’Europe ne parvient pas à lutter contre l’appréciation de l’Euro, elle semble moins réactive, moins capable de profiter des rebonds conjoncturels. A cela s’ajoute l’euro-scepticisme pratique des gouvernants qui négocient à Bruxelles des accords de libéralisation et qui se défaussent à Paris de leurs responsabilités. A force de dénoncer les technocrates bruxellois et les ultra-libéraux qui nous imposent leur programme faut-il vraiment s’étonner des réactions des citoyens Français. Enfin il y a cet élargissement mal pensé et en tous cas mal expliqué

La France vous apparaît-elle singulière du point de vue de l’euro-scepticisme ?

Oui. Elle aime à se présenter comme l’initiatrice de l’Europe, comme porteuse d’un projet plus fédéral. Elle ne cesse d’insister sur le rôle moteur de l’axe franco-allemand, mais donne, tous les jours, des preuves tangibles de son euro-scepticisme. Le non-respect du Pacte de stabilité, la valse-hésitation sur les services, la paralysie programmée du budget européen ... La poussée du non est largement le résultat de cette stratégie du double langage pratiquée avec constance.

Que pensez-vous des arguments avancés par les adversaires du traité ?

Considérons le non de gauche, la gauche de gouvernement, s’entend. Que dit-il ? Que sa victoire permettrait de provoquer une renégociation susceptible d’aboutir à des résultats meilleurs que ceux obtenus à Nice. Mais qui peut croire, qu’au lendemain d’un tel scénario, il sera possible de renégocier à vingt-cinq un compromis d’une qualité supérieure à celui que nous avons arraché à quinze, notamment sur les règles de majorité ? On nous dit aussi - notamment Laurent Fabius - qu’il faut raisonner sur une petite Europe. Soit. Mais que proposent les socialistes tenants du non ? Une harmonisation fiscale, une Europe sociale, la préservation du modèle des services publics français basé sur les monopoles nationaux verticalement intégrés, des politiques redistributives et le maintien des législations sociales protectrices. Ce modèle peut-il devenir le programme commun d’une petite Europe ? Sûrement pas, car l’Italie et la Hollande en feraient nécessairement partie. Or elles ont une vision totalement différente de ce que sont la bonne organisation sociale et la compétitivité économique.

Peut-on relancer l’axe franco-allemand ?

En France, le non de gauche est nimbé de protectionnisme. On appelle cela le tarif exterieur commun. Mais L’Allemagne a fait un excédent commercial de 156 milliards d’euros en 2004 ; nous, un déficit de 8 milliards d’euros. Elle ne peut être intéressée par une stratégie néo-protectionniste à la française. Si nous souffrons beaucoup de l’élargissement et le craignons énormément, l’Allemagne, elle, en est un formidable bénéficiaire. Elle reconstruit tout son système productif sur la base de l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale. Sans compter que l’Allemagne a commencé à réformer son système social et nous pas. Croyez vous vraiment qu’ils vont bâtir une petite Europe avec nous qui les ferait regresser.

Mais la montée du non a déjà permis d’obtenir des résultats sur l’aménagement du pacte de stabilité ou la directive Bolkestein...

Victoire a la Pyrrhus. ALisbonne, L’Europe a décidé de parachever le marché intérieur, c’était une condition décisive pour réaliser l’économie de la connaisssance la plus compétitive de la planète. De même le Pacte de Stabilité a été notre création à nous moteur franco-allemand de la construction Européenne. Tout ce que Paris a obtenu, ces dernières semaines, est de nature à ralentir, paralyser, stopper provisoirement ce processus d’intégration. Si la France confirme ses succès initiaux, il n’y aura pas de directive Bolkestein, de libéralisation des services, de plan d’action dans les services financiers. Mais on ne parviendra pas, non plus, à relancer la recherche et l’innovation, et l’Europe sera en panne sèche. Elle l’est déjà en partie.

Qu’allez-vous voter ?

Je vote oui. C’est un oui de raison, de calcul, de lucidité. Pas un oui d’enthousiasme. Au moins est-ce un clair non au non. Il ne faut pas grand chose pour que l’Europe entre dans un processus d’involution, de régression, dont le non français peut être le point de départ. Nous avons des problèmes majeurs à régler et nous manquons terriblement d’énergie politique. Mais ce serait un paradoxe extrême que l’Europe éclate au moment où on voit monter en puissance l’Inde, la Chine et où les Etats-Unis confirment leur leadership technologique. Enfin, qui ne voit que la France, sans l’Europe, devrait s’adapter beaucoup plus rapidement et sans doute plus brutalement à l’ordre économique dominant. Pour toutes ces raisons, le non de gauche est une hérésie.

Propos recueillis par Claire Guélaud

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