Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Portrait d’un tycoon

Le Monde, juin 1999.

En refermant le livre de Pierre Angel Gay et Caroline Monnot, François Pinault, milliardaire, on a peine à croire qu’un tel livre ait conduit un éditeur en vue à renoncer à sa publication pour ne pas encourir les foudres du maitre de la Fnac. Qu’y a t il donc de sulfureux dans le portrait d’un homme « parti de rien » comme dit la légende et parvenu au sommet de la gloire, de la fortune et de l’influence à force de volonté, de ruse, de manipulation, de brutalité mais aussi d’intelligence ?

Le grand mérite de nos auteurs est de nous aider à voir et à penser cette ascension et au-delà, à nous rendre sensibles aux mécanismes du capitalisme contemporain et peut être davantage encore à sa variété française.

Le livre aurait pu s’appeler « Portrait d’un tycoon » tant les figures obligées des « robber barons » décrits par les biographes américains d’Astor, Vanderbilt, Rockfeller se trouvent reproduites jusqu’à la caricature dans la singulière destinée de F.Pinault. Tout y est en effet : les débuts modestes dans une famille de paysans, le faible goût pour le cursus scolaire conventionnel, la révolte précoce qui ici conduit notre jeune homme dans les djebels algériens, le premier travail et le mariage avec la fille du patron. Puis vient la carrière qui voit le jeune Pinaut se bâtir un mini-empire dans le bois apres avoir asphyxié ses concurrents, éliminé les intermédiares et commencé à intégrer la filière. Il sait déjà veiller aux détails, susciter des dévouements aveugles, ne faire confiance qu’au rapport de forces, ne jamais témoigner de la moindre faiblesse au risque de l’injustice. L’ascension continuant, notre jeune patron débarque à Paris , il se fait tout petit et chemine dans l’ombre d’Ambroise Roux, la période est faste pour les audacieux, la France connait un déclin industriel accéléré, les faiillites se multiplient : Pinault se mue en super-Tapie et constitue un véritable empire à coups de rachats pour le Franc symbolique. Les subventions publiques pleuvent et l’entregent politique facilite bien des transactions. Dès lors il ne reste plus qu’une étape à franchir pour atteindre à la fortune et à la respectabilité, la rencontre avec un banquier prodigue acharné à la réussite de certains clients au prix de sa propre perte, le rachat de quelques enseignes prestigieuses, la délégation de la gestion à une escouade d’enarques, et surtout l’exploitation du nouveau reseau relationnel forgé à Paris feront le reste : exit Pinault Bois au profit de PPR.

Le tycoon peut alors devenir mécène, colectionneur d’art, ami des philosophes, défenseur des droits de l’homme ; il crée une dynastie, construit son Versailles , il peut surtout s’effacer, exercer son influence à distance, instrumentaliser ceux qui l’ont hissé sur la plus haute marche, mépriser les courtisans qui l’ont tant servi et ne reconnaitre comme ses égaux que les tycoons asiatiques ou canadiens et, noblesse oblige, le président de la République française.

Mais au delà du portrait d’un tycoon, le livre de Caroline Monnot et Pierre-Angel Gay nous livre par petites touches, en creux, un tableau saisissant du capitalisme français et de ses évolutions récentes.

Que ceux qui croient à la révolution de la « corporate governance » passent leur chemin. Ici les droits des minoritaires doivent se plier à la volonté d’un tycoon impécunieux et assoiffé de conquêtes, le droit suit. Ici la pyramide de contrôle est assurée par un Credit Lyonnais qui se dépouille de ses droits et par une holding mysterieuse, Forest Products International. Ici enfin les ratios dettes sur fonds propres ne peuvent avoir le même sens qu’ailleurs, les leviers sont énormes.

Le capitalisme français tel que nous le conte au quotidien nos auteurs n’a pas non plus grand chose à voir avec la saga de l’entrepreneur. Ce n’est pas sur le marché, par des procédures ouvertes et transparentes que les affaires se font mais par l’activation de réseaux mondains, politiques et financiers. François Pinault a su bâtir à chaque étape de sa carrière les reseaux adaptés à sa stratégie de croissance.

Il a d’abord tiré parti du désarroi collectif des hommes politiques et de l’administration quand la crise a généré les faillites par milliers et quand le tissu industriel local de PME familiales s’est mis à craquer de toutes parts. Le droit des faillites ayant été conçu pour sauver l’emploi, les repreneurs vont s’enrichir au détriment des créanciers et des banquiers. l’Etat brancardier a été manoeuvré, instrumentalisé sans profit réel ni pour les industries qu’on entendait protéger ni pour les emplois qu’on croyait sauver. Mais la forme la plus pernicieuse de l’intervention publique n’est pas là, elle consiste en l’intervention discrétionnaire du pouvoir politique pour favoriser un intérêt privé. La vente par le CDR de sa participation dans Artémis, holding de contrôle du groupe Pinault, obéit à ce schéma. Au fond, l’Etat aide les industriels à l’aider : la subvention pour sauvetage d’entreprise en difficulté dans un fief electoral soulage l’homme politique d’une difficulté mais lui crée une dette à l’égard de l’industriel, lequel présente la facture quand l’enjeu est autrement plus important en termes patrimoniaux. Au total, le portrait de Pinault en tycoon n’est guère flatteur. Pour nos auteurs l’homme n’est ni un innovateur, ni un créateur, ni un restructurateur, ni même un manager, c’est un prédateur attaché à la seule maximisation de son patrimoine. C’est peut être là que l’art du portrait trouve ses limites.

Car après tout, on pourrait soutenir d’une part que les prédateurs sont necessaires à l’équilibre de l’écosystème capitaliste, et d’autre part que si Pinault a profité comme d’aures de la manne publique du moins il a bâti un groupe performant dans la distribution, PPR. Par ailleurs, si l’aversion pour le fisc est patente chez notre héros qui faut il incriminer le plus celui qui joue l’optimisation fiscale en exploitant les trous de la legislation ou ceux qui n’ont pas vu ces trous ? Enfin s’il a bénéficié de privilèges scandaleux dans le dénouement de la participation publique dans Artémis, en mobilisant ses reseaux d’amis jusqu’au sommet de l’Etat, qui faut-il incriminer, les hommes politiques complaisants, les hauts fonctionnaires consentants, les banquiers incompétents, les entremetteurs de luxe ou l’industriel habile ?

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