Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Que sont nos champions nationaux devenus ?

La Croix, mai 1999.

Rhône Poulenc après AGF sous contrôle allemand, Alcatel en état de choc, Bull et son agonie sans fin, Péchiney en recentrage continu, Thomson orphelin, Framatome en quête d’actionnaire ... mais que sont nos champions nationaux devenus ?

La lecture du dernier FT 500 fournit une illustration chiffrée de ce constat démoralisant. Seul un ancien monopole de service public partiellement privatisé, France Telecom figure parmi les 50 premières firmes mondiales. Il faut descendre jusqu’à la 317 ème place pour trouver St Gobain qui en compagnie de grandes entreprises industrielles comme Schneider, Usinor ou Michelin ont, littéralement plongé dans les profondeurs du classement. Non seulement les champions nationaux font au total piètre figure mais il n’y a nul trace de renouvellement, nul Yahoo français alors que nous avons été pionniers dans les services d’information en ligne, nul Sap français alors que l’on croyait avoir une puissante industrie du logiciel, nul Astra français qui illustrerait nos prouesses dans les sciences de la vie. Enfin à poids économique comparable en termes de chiffre d’affaires ou de fonds propres les capitalisations boursières des entreprises françaises sont très inférieures à celles de leurs concurrentes anglo-américaines ou neerlando-germaniques, ce qu’illustre l’affaire récente BNP/SG-Paribas. Faut il s’en soucier ?

Trois arguments militent pour relativiser l’importance de ce constat. Les capitalisations boursières fournissent certes un indice de la puissance financière des firmes, de leur profitabilité actuelle et de leurs gains espérés mais en même temps on ne saurait nier le caractère artificiel de certaines valorisations liées à une appréciation excessive des flux actualisés de revenus futurs (actions internet) ou à l’utilisation de l’effet de levier de l’endettement. Plus fondamentalement ces classements posent la question de la nationalité du capital et de ses effets sur l’économie réelle. D’un côté il est paradoxal de classer les entreprises par nationalité alors que la globalisation financière progresse et que les actionnaires dominants sont les investisseurs institutionnels et plus particulièrement les fonds de pension anglo-américains or on peut soutenir en première approximation que ces fonds sont intéressés par le ROE (return on equity) et pas par l’exercice du pouvoir industriel. D’un autre côté à supposer même qu’une entreprise française passe sous contrôle étranger il n’est pas établi a priori qu’elle sera moins bonne citoyenne qu’une entreprise à capitaux français en termes d’emplois créés de localisation d’activités ou d’impôts payés.

Peut on alors pratiquer la stratégie de l’indifférence notamment lorsqu’il s’agit de fusions-absorptions dans la cadre européen ?

Là aussi trois arguments interdisent qu’on tienne pour quantité négligeable les faibles capitalisations boursières françaises les risques de prise de contrôle par des firmes étrangères et les effets sur les entreprises françaises de ce passage sous contrôle étranger.

D’une part l’affaire BAe-Gec montre qu’une faible capitalisation boursière est un obstacle à la réalisation d’une bonne stratégie industrielle. Tous les observateurs ont noté dans ce cas que les synergies étaient plus évidentes entre Thomson et Gec qu’entre Gec et Bae. Dans ce cas la piètre performance financière de Thomson et la faiblesse de son actionnariat ont clairement empêché l’entreprise de réaliser la consolidation attendue dans l’électronique de défense européenne.

D’autre part la perte par les belges de leurs centres de pouvoir industriels nationaux a clairement des effets sur les arbitrages rendus par les dirigeants industriels étrangers sur les sites belges. Le cas de Vilvvorde est encore présent dans toutes les mémoires. Enfin même si les investisseurs financiers n’aspirent pas à la conquête du pouvoir industriel, leurs guides de bonne gestion, les pressions qu’ils exercent sur les managements, les arbitrages qu’ils rendent ont de fait une influence grandissantes. Le mouvement de « dé-fusion » auquel on assiste dans la chimie, la décote des holdings, la pression exercée pour que chaque activité d’une firme rémunère correctement le capital investi. Tout ceci a des effets grandissants sur la gestion des firmes.

Si on ne peut donc se désintéresser des mouvements à l’oeuvre dans l’industrie et du relatif déclin de nos champions nationaux, comment en sommes nous arrivés là ? Comme les autres européens nous avons raté la révolution des technologies de l’information. Le CNET a inventé la commutation, temporelle, l’ATM et mis au point la norme GSM avec les allemands mais ce sont Cisco, et Nokia qui sont leaders dans l’Intrernet et les mobiles.

Comme les autres européens nous avons su démanteler nos protections nationales mais sans être capables d’inventer une politique industrielle européenne ou plus exactement nous avons favorisé l’intégration continentale en tenant pour acquis que cela suffirait à nous remettre dans la course face aux Etats Unis et à l’Asie développée.

Comme les Allemands nos champions nationaux ont tardé a s’adapter : Alcatel et Siemens dans les Telecom, Bull et Nixdorf dans l’informatique, Thomson et Grundig dans l’électronique grand public etc... mais à la différence des entreprises françaises les allemandes se rattrapent parfois par la croissance externe comme on l’observe actuellement dans la Banque.

Comme Français nous avons gâché l’acquis de nos services publics en tardant à les réformer, on a donné du « temps au temps » avec les nationalisations ce qui nous a interdit de bénéficier du ballon d’oxygène de la déréglementation, de la mise ne tension concurrentielle et de la pression des actionnaires.

Enfin notre système de protection sociale nous a interdit de développer les fonds de pension et a fait peser sur l’industrie pharmaceutique une chape de plomb tarifaire. Aucun pouvoir politique n’a su prendre le risque de diversifier les modes de financement des retraites futures en faisant une place à la capitalisation. Aucun gouvernement n’a pu remettre en cause le compromis pharmaceutique qui a toujours comporté distribution des rentes par remboursement de placebos et insuffisante incitation tarifaire à la vraie recherche et à la mise au point de nouvelles molécules. Addendum Parmi les rescapés Usinor, Renault, SGS-Thomson. Parmi les divines surprises Carefour et le secteur de la distribution.

( Classement des 500 premières entreprises mondiales par capitalisation boursière)

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