Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Leçons des AGF pour le CIC

La Croix, avril 1998.

Au moment où les AGF disparaissent du paysage financier français pour se fondre dans le groupe Allianz sanctionnant ainsi l’impéritie de tant de gouvernements incapables de comprendre les enjeux de la restructuration de l’industrie financière, de tant de hauts fonctionnaires qui ont cru qu’il suffisait de déréglementer pour créer un ordre de marché et de tant de dirigeants pour qui l’échec répété fut le meilleur tremplin pour les grandes carrières , il importe de ne pas reproduire les mêmes erreurs avec la privatisation du CIC.

L’affaire AGF avait soulevé trois problèmes : la gestion de la transition d’un capitalisme national sans capitaux encastré dans l’Etat vers un capitalisme de marchés financiers ; la concentration de la finance de détail dans un marché unique régi par l’Euro ; le maintien sur le territoire national de centres de pouvoir financiers autonomes.

Les AGF comme l’ensemble des entreprises financières françaises ont souffert depuis le milieu des années 80 et jusqu’à ses derniers mois d’une déréglementation brutale, d’une concurrence inégale avec les établissements à statut spécial, d’une course aux fonds propres, d’une faiblesse dramatique de la rentabilité et d’une capitalisation boursière notoirement insuffisante.

Les pouvoirs publics, dans un tel contexte auraient pu se donner comme objectif de rationaliser le secteur, de l’assainir et de favoriser l’émergence d’acteurs nationaux puissants. En cela ils n’auraient rien fait d’autre que ce que leurs collègues allemands, suédois, italiens et espagnols avaient fait, tant il est vrai que la concentration dans le domaine des activités de détail de banque et d’assurance se fait sur une base essentiellement nationale. Les AGF dans ce contexte avaient alors vocation à absorber le GAN et Athéna, comme la BNP avait vocation à reprendre le CIC. De tels regroupements, outre qu’ils contribuaient à rationaliser l’appareil de distribution de produits financiers avaient une éminente vertu : ils permettaient de constituer de puissantes « usines » de services financiers appuyées sur la place de Paris et dont le coût était amorti sur des réseaux de distribution intégrés plus vastes. Axa-Uap d’un côté et la Société Générale de l’autre avaient montré la voie. Un alliage de professionnalisme, de continuité des équipes de direction, de croissance interne et d’achats de parts de marché en France et à l’étranger à des prix raisonnables avaient permis à ces entreprises de mieux tirer leur épingle du jeu que d’autres entreprises engluées dans la gestion au jour le jour, le mélange des genres politique et professionnel, les diversifications hasardeuses jamais suivies des restructurations nécessaires.

Or il semble que nous soyons sur le point de reproduire avec le CIC les erreurs qui ont coûté aux AGF leur indépendance, et ce pour trois raisons : le conflit d’objectifs, le conflit des horizons temporels, l’illusion du marché. Quel est l’objectif poursuivi par le Gouvernement en privatisant le CIC : est-il patrimonial, industriel, social, ou territorial ... ? Derrière chaque objectif se profile un type de solution mais une chose est sure tous les objectifs ne sont pas conciliables et toute solution retenue révèle de fait une structure de préférences. Eliminer la BNP et dans la foulée la Société Générale, c’est clairement renoncer à la restructuration du secteur, à la rationalisation de l’offre, c’est refuser la constitution d’acteurs financiers nationaux puissants. Choisir le Crédit Mutuel, c’est rendre les armes devant les notables, les syndicats et la technostructure interne, c’est différer l’indispensable rationalisation du secteur et c’est prolonger un système pervers de concurrence entre établissements exposés et banques à statut spécial. Consacrer ABN-Amro au nom d’une prétendue contrainte européenne, c’est de fait privilégier la valorisation du patrimoine public et poursuivre dans la voie d’abandon inaugurée avec les AGF.

Pour les stratèges de Bercy, le choix du Crédit Mutuel outre qu’il serait peu coûteux socialement ouvrirait la voie à l’évolution du statut mutualiste. Ainsi la paralysie et l’impuissance passées seraient abolies et la réforme impossible s’imposerait comme sous-produit d’une opération financière de circonstance. Cet argument serait éventuellement recevable s’il était sans coûts pour d’autres acteurs. Or choisir le Crédit Mutuel c’est introduire un nouvel acteur sur le marché du crédit aux P.M.E., c’est réduire la part de marché des banques AFB, c’est maintenir la surcapacité de l’Offre et donc au total c’est exacerber une concurrence mortelle pour les marges et rendre plus vulnérables les banques AFB. Qu’on ne s’étonne pas dès lors si l’impensable survient et si la BNP se trouvait à son tour dans l’oeil du cyclone.

Les esprits éclairés trouvent dérisoires les débats sur la nationalité du capital à l’ère de la globalisation financière. Si demain la BNP était rachetée par la Dresdner comme les AGF viennent d’être rachetés par Allianz cela n’aurait guère d’importance dès lors que d’une part nous appartenons à la même Europe et que d’autre part des managements faillis seraient remplacés par des managements plus efficaces. L’argument est puissant mais il soulève trois objections. D’une part dans l’Europe intégrée il se trouve que les bavarois se marient avec les bavarois dans la banque de détail. D’autre part, dès lors que les centres de décision financiers cessent d’être nationaux, alors ce sont les places financières locales, les emplois locaux et les compétences locales qui sont mises en péril. Enfin, qui peut croire qu’un pays qui n’a pas d’actionnaires professionnels et pas de fonds de pension pourrait maintenir sur son territoire des centres de pouvoir industriels autonomes après avoir perdu le contrôle de ses principaux centres financiers.

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