Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien à Unia&Polska : Pas à pas

Unia&Polska, juin 2005.

UNIA&POLSKA : J’envie les Français malgré tout. Lorsque j’ai visité la France il y a quelques jours, tout le monde se disputait au sujet de l’Europe. Partout. Dans la rue, dans les cafés, chez le coiffeur, même dans le métro et dans les magasins. Nous n’atteindrons pas une telle intensité en Pologne.

ELIE COHEN : C’est vrai. Je constate également un réel intérêt de la part de mes compatriotes pour les sujets européens. Biens que confrontés à toute sorte de problèmes, ils s’intéressent particulièrement au processus d’élargissement. Malheureusement, cette fièvre à laquelle vous faites allusion est apparue trop tard, juste au moment où il fallait prendre une décision au sujet de la ratification du Traité Constitutionnel.

UNIA&POLSKA : Pourquoi pensez-vous ainsi ?

ELIE COHEN : Parce qu’il aurait fallu susciter plus tôt un débat de fond sur l’avenir de l’intégration européenne et le rôle de la France dans ce processus. C’est une bonne chose qu’aujourd’hui presque tout le monde en parle. Malheureusement, il y a eu trop peu de débats. Ils n’ont pas duré assez longtemps pour pouvoir cerner la question de manière sincère et en tirer les conclusions adéquates. Malgré tout, je suis satisfait de cette effervescence. Pour la première fois depuis le début des années 90, les affaires européennes sont devenues un sujet de débat effectif pour le citoyen moyen que l’on n’avait pas, jusque là, encouragé à débattre. Comme vous l’avez dit, cette effervescence doit porter ses fruits dans l’avenir.

UNIA&POLSKA : Ce débat de rue concerne, à un moindre niveau, la politique pure, et à un niveau résolument plus important, l’économie et le social. A Nancy, un étudiant me persuadait qu’en Europe il y a deux économies : l’une vieille et "sociale", et l’autre nouvelle et "cowboyo-libérale". Est-ce un diagnostic juste ?

ELIE COHEN : Non. Si nous voulons caractériser l’économie européenne d’aujourd’hui, nous devons la situer au sein de l’économie mondiale. Dans le processus de globalisation, l’économie européenne n’occupe pas la place prééminente. Ce sont les Etats-Unis et l’Asie qui dominent. Ce sont eux qui donnent les enjeux et le rythme. C’est seulement à partir d’une telle perspective que nous pouvons analyser l’économie européenne, qui cherche aujourd’hui sa propre voie.

UNIA&POLSKA : Et donc, en regardant la terre du cosmos... :

ELIE COHEN : On peut affirmer que l’Europe est déjà un marché uniforme, à l’intérieur duquel il est très facile d’acheter et de vendre. Il n’y a pas de césure entre la nouvelle Europe et l’ancienne.

UNIA&POLSKA : Si tel était le cas, les Français n’auraient pas voulu ériger des barricades contre les plombiers polonais, qui commencent lentement à devenir le symbole de tous les malheurs.

ELIE COHEN : Je partage ce point de vue. Dans le domaine des services, nous sommes dans un moment de confusion momentanée, cela est du à deux raisons : d’une part la directive Bolkestein a été mal conçue , mal rédigée, de ce fait elle crée des peurs irraisonnées. D’autre part le commerce des services soulève des problèmes sociaux et légaux d’autant plus important que l’hétérogénéité des niveaux de développement est grande. Mais encore une fois si on raisonne en termes macro ; la dynamique de spécialisation est largement à l’œuvre dans la grande Europe. Il suffit de regarder comment les différentes industries se répartissent en Europe. La Slovaquie se spécialise clairement dans l’industrie automobile, la Slovénie dans la pharmacie, et la Hongrie dans l’industrie électrique. Nous sommes les témoins d’un processus de segmentation de la production au niveau européen. C’est la preuve évidente que l’Europe entière est une région économiquement intégrée.

UNIA&POLSKA : Est-ce la seule réponse que nous pouvons donner à cette course mondiale ?

ELIE COHEN : Bien sûr que non. L’Europe connaît encore trop de faiblesses dans le domaine des nouvelles technologies. Elle n’est pas en première ligne dans ce secteur, et sa croissance économique est faible. L’Europe n’est pas en mesure d’investir. Par ailleurs, nous avons atteint un niveau de chômage élevé dont la composante structurelle est inquiétante. Si l’on regarde les derniers chiffres de la croissance économique en France, en Italie et en Allemagne, on doit convenir que cela n’incite pas à un optimisme exagéré.

UNIA&POLSKA : C’est là où je veux en venir. Selon les estimations de la Commission Européenne, la croissance économique en Pologne ne tombera pas en dessous de 4% lors des dix prochaines années. Est-il possible que cette économie européenne intégrée fonctionne à plusieurs vitesses ? :

ELIE COHEN : Oui ! Cela représente même une chance. C’est la preuve qu’il est possible de trouver un nouveau moteur de croissance pour l’ensemble de l’Europe dans cette zone d’Europe Centrale et Orientale. C’est justement ici que l’on observe une véritable dynamique des investissements, y compris de la part des entreprises françaises et allemandes. C’est donc pour cela que je suis optimiste pour l’avenir.

UNIA&POLSKA : Si je vous comprends bien, l’élargissement de l’année dernière a été salvateur pour l’économie européenne.

ELIE COHEN : :Bien sûr ! Ce qui est problématique, c’est que nous n’arrivons pas à expliquer précisément à nos sociétés quels avantages elles ont tiré de ce processus. Nous payons aujourd’hui le manque d’information, le manque d’arguments persuasifs qui auraient pu vaincre les mythes et les superstitions. C’est le domaine des sciences sociales. Je suis économiste. C’est pour cela que je peux dire en toute connaissance de cause que, du point de vue des économies de l’Europe de l’ouest, l’élargissement de l’Union a été un pas en avant dont les effets ont été largement positifs. Le fait d’intégrer des régions dont les niveaux de développement et de richesse différent, qui sont, en outre, des régions avec de très grandes ambitions et une envie constante de travailler, a eu un effet de dynamisation de l’ensemble de l’Europe. Si la situation économique et la spécialisation étaient les mêmes partout, alors on risquerait de sombrer dans le marasme. Les différences sont aujourd’hui, en Europe, le moteur de base de la dynamique économique.

UNIA&POLSKA : Vous parlez en effet comme un économiste qui considère le marché européen comme son propre laboratoire. Néanmoins les mécanismes économiques auxquels vous faites allusion créent des conflits sociaux évidents.

ELIE COHEN : Effectivement, je les vois. La différence, c’est que j’en tire d’autres conclusions. Je pense que le transfert d’une partie de leur production par les groupes automobiles vers les nouveaux pays membres constitue une chance pour l’économie européenne. La segmentation des processus de production qui fait que l’entreprise automobile cesse d’être intégrée et localise chaque maillon de sa production en fonction de critères d’optimum économique est un atout. La logan que Renault fabrique en Roumanie a un triple effet positif : elle mobilise du travail hautement qualifié français, elle mobiliser du travail d’assemblage par des ouvriers roumains, vendue en France elle améliore le pouvoir d’achat des consommateurs français. En Europe, il nous faut oublier les économies nationales uniformes qui visaient à produire tout ce qui répondait à leurs besoins. Si, pour des raisons sociales ou politiques, des tentatives de freiner le processus de spécialisation de l’économie européenne étaient entreprises, cela se solderait par une catastrophe.

UNIA&POLSKA : Ce que vous appelez la segmentation est qualifiée en France de délocalisation par les défenseurs des postes de travail. Et ce mot a acquis une conotation pessimiste.

ELIE COHEN : Je comprends parfaitement les inquiétudes et la déception des gens. Tirant les conclusions de leur propre expérience, ils considèrent que rien ne devrait changer. Ils voient les causes de tous leurs maux dans l’élargissement. Cependant, il en est tout autrement. On peut dire ce que l’on veut, mais l’économie suit des règles strictes. Si nous posons des barrières artificielles à la segmentation ou, si vous préférez, à la délocalisation intra-européenne, nos entrepreneurs commenceront à transférer leur production en Chine. Est-ce cela que nous voulons ? Est-ce là le miraculeux sauvetage de l’économie européenne ?

UNIA&POLSKA : Je suis polonais. Je ne peux être un opposant aux délocalisations...

ELIE COHEN : Comme cela, ce n’est pas vous que j’ai à persuader que l’Union Européenne est économiquement intégrée.

UNIA&POLSKA : Qu’est ce que nous obtiendrons grâce à cela ?

ELIE COHEN : Si nous acceptons cette logique de spécialisation et de segmentation alors nous pourrons conserver sur le territoire européen élargi l’ensemble des comoosants de la chaine de valeur industrielle : des plus high tech aux plus low skill.

UNIA&POLSKA :Nous parlons de production. Mais qu’en est-t-il des services ? Il y a cinq ans, à Lisbonne, l’Union Européenne a décidé d’approfondir le processus d’intégration du marché des services. Aujourd’hui cependant Messieurs Chirac et Schröder, gesticulent dramatiquement et s’opposent à la directive Bolkestein.

ELIE COHEN : Sur la Directive Bolkestein, il faut âtre clair. 1- Elle découle directement du projet européen confirmé a Lisbonne d’étendre au marché des services les bénéfices tirés de la libéralisation du marché des biens. 2- La meilleure directive peut périr si le contexte dans lequel elle émerge est politiquement chargé. 3- Cette Directive encore une fois a été mal conçue et mal rédigée. 4- Il faudra reprendre cette directive en la ciblant sur les secteurs qui contribuent le plus à la croissance.

UNIA&POLSKA : Est-ce que la réponse de Bolkestein était mauvaise ? Est-ce que les hommes politiques ne l’ont pas comprise ? Est-ce qu’ils l’ont acceptée mais ont eu peur des conséquences ?

ELIE COHEN : La tentative de Bolkestein n’a pas été efficace, car elle concernait un trop large éventail de domaines. Les exceptions nécessaires n’ont pas été listées, et les aspects juridiques n’ont pas été précisément et clairement définis. A la lumière de la situation économique et sociale de la France et de l’Allemagne, et en particulier de leurs taux de chômage élevés, ces défauts aboutissent à des distorsions supplémentaires sur leurs marchés du travail. Les hommes politiques allemands et français n’ont pas eu le courage d’affronter ces conséquences.

UNIA&POLSKA : La peur a prévalu.

ELIE COHEN :Mais pas pour longtemps. La demande de remise à plat de la directive Bolkestein par J.Chirac n’a pas vraiment eu d’importance. La question de la libre circulation des services reviendra sous peu, et il faudra bien lui trouver une réponse adéquate.

UNIA&POLSKA : Après l’élargissement, l’Europe restera-t-elle solidaire ?

ELIE COHEN : A-t-elle une autre solution ?

UNIA&POLSKA : Vu le débat sur le futur budget de l’UE, il faudrait imposer des restrictions dramatiques réduisant la solidarité aux dimensions symboliques.

ELIE COHEN : Nous avons aujourd’hui tiré les leçons des expériences de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce. Si la différence de niveau de développement est importante, il faut soit décider d’aider les régions les plus pauvres afin qu’elle puissent se développer par elles mêmes, soit accepter des transferts massifs de main d’œuvre sur les marchés du travail des régions riches, ce qui entraînera une crise immédiate du système social.

UNIA&POLSKA : Cela veut-il dire qu’investir dans l’infrastructure polonaise est rentable pour les Allemands et les Français ?

ELIE COHEN : : L’histoire l’a prouvé. Nous avons investi en Irlande, qui était la région la plus pauvre en Europe. Nous pouvons aujourd’hui constater à quel point cet investissement nous a été avantageux. Et ceci seulement en 25 ans.

UNIA&POLSKA : L’exemple de la Grèce montre que cela n’est pas toujours aussi évident.

ELIE COHEN : Le problème reste avant tout l’utilisation de cet argent. Les Irlandais ont surtout investi dans les hommes.

UNIA&POLSKA : Mais nous avons besoin de nouvelles routes, autoroutes, canalisations, stations d’épuration...

ELIE COHEN : J’en suis conscient. Aux vues des expériences irlandaise et grecque, je recommande seulement de ne pas tout noyer dans du béton. Le choix vous appartient, mais je suggère de garder un certain équilibre et de ne pas oublier d’investir dans les hommes. Le capital ainsi investi est remboursé plus vite.

UNIA&POLSKA : Je crains cependant qu’il n’y ait pas assez d’argent pour satisfaire l’un et l’autre en même temps.

ELIE COHEN : C’est le deuxième aspect de la solidarité européenne, strictement budgétaire. Nous faisons face à une croissance faible et à des perspectives peu encourageantes. Nous avons de grands problèmes pour assainir les finances publiques et réduire le déficit. C’est pourquoi le défi budgétaire européen consiste en la recherche d’un équilibre entre la solidarité nécessaire envers les nouveaux membres de l’UE et la stabilité nécessaire des finances publiques.

UNIA&POLSKA : Il n’y a pas longtemps, j’ai eu l’occasion de poser cette question au chancelier Schröder qui a répondu qu’il n’avait tout simplement pas d’argent. Il a donné l’exemple de l’Espagne, en expliquant que la solidarité européenne devrait avoir un caractère tournant. Les Espagnols ont obtenu une aide, ils doivent aider les autres à leur tour. Le Premier ministre Zapatero serait probablement ravi d’entendre une telle proposition...

ELIE COHEN : C’est une réponse de pure rhétorique politique. Les Allemands ont de l’argent, la question essentielle est de savoir ce qu’ils veulent en faire. Choisiront-ils la voie la plus facile de la réduction de la solidarité européenne pour diminuer les déficits, ou oseront-ils regarder plus loin et investir dans l’avenir ?

UNIA&POLSKA : Vous parlez comme Michel Barnier, selon qui il vaut mieux investir dans Internet que dans du béton.

ELIE COHEN : : Il a raison. Nous avons dépensé en France énormèment d’argent pour des bâtiments en béton et en verre. Nous avons également construit des grandes bibliothèques, car nous n’avons pas pensé que l’on pouvait digitaliser les livres et les présenter dans un espace virtuel. A présent, nous savons que nous avons besoin d’une grande bibliothèque internet. Fallait-il attendre l’an 2005 pour s’en apercevoir ?

UNIA&POLSKA : N’exagérez-vous pas en considérant qu’une telle bibliothèque, vue comme un symbole, serait capable d’éloigner ces mauvaises tendances et de faire revenir l’économie polonaise sur la voie de la croissance ?

ELIE COHEN : Quels sont donc les moteurs de cette future croissance économique ? Est-ce la production textile et de vêtements qui serait compétitive face à celle de la Chine et de l’Inde ? Sûrement pas. Nous sommes condamnés à trouver des solutions plus ambitieuses. Pour cela, il faut d’abord former les gens capables de les imaginer. Ils pourront ainsi développer les secteurs innovants.

UNIA&POLSKA : Cela sera-t-il suffisant pour ne pas quitter la voie européenne ? Pour ne pas abandonner l’idée de ce microclimat social, impossible à trouver en Chine ou aux Etats-Unis ? Pour ne pas perdre la sensibilité bâtie ici pendant des siècles ? Croyez-vous que cela est possible ?

ELIE COHEN : Si je n’y croyais pas, ce serait la fin de ce grand rêve européen.

UNIA&POLSKA : Quel rêve ?

ELIE COHEN : Le rêve de la mise en place d’une économie moderne, qui allie rentabilité, protection des plus faibles et environnement. C’est notre modèle. A la différence des Américains, nous ne sommes pas obsédés par l’idée de l’enrichissement individuel. Si nous voulons prendre la démocratie au sérieux, c’est à dire tenir compte de ce que nous disent nos concitoyens, nous devons prendre en considération ces trois objectifs.

UNIA&POLSKA : Cela n’est qu’un postulat !

ELIE COHEN : Heureusement, c’est un postulat réalisable. Si vous analysez les changements intervenus au cours des dix dernières années dans les pays scandinaves, vous verrez que leurs marchés ont été libéralisés. On y a maintenu un haut niveau de protection sociale, sans abandonner la voie du développement durable. Nous pouvons beaucoup apprendre du Danemark et de la Suède.

UNIA&POLSKA : Ces pays ne se trouvent pas aux antipodes. Ce sont nos voisins et partenaires. Pourquoi, si c’est si simple, les Allemands et les Français ne suivent-ils pas leur exemple ?

ELIE COHEN : Car, comme eux, nous devons trouver notre propre voie pour réformer nos systèmes. Et nous le ferons, car c’est possible et indispensable.

UNIA&POLSKA : Pourquoi le modèle scandinave, si attractif, n’est-il pas populaire en Pologne, où beaucoup admirent « l’american way of life » ?

ELIE COHEN : Peut-être les Polonais sont-ils individualistes ? L’individualisme constitue l’essence du modèle américain, contrairement à une certaine vision de la solidarité européenne.

UNIA&POLSKA : Vous avez probablement en partie raison. Il y a cependant en Pologne beaucoup de gens qui sont nostalgiques de la sécurité de l’époque communiste.

ELIE COHEN  : Je peux les comprendre. La Pologne a vécu une transformation soudaine. Presque aucun Polonais n’avait connu la concurrence. Une partie de la population s’est parfaitement adaptée, mais tous les Polonais n’ont pas pu retrouver leur place dans ce nouveau système. Ils se sont réveillés seuls, pauvres et privés de protection. C’est pourquoi l’ancien système protecteur leur manque. L’exemple de la Biélorussie fait cependant comprendre qu’aucun retour vers le passé n’est possible.

UNIA&POLSKA : Et si ce n’est pas la Biélorussie, alors quoi ?

ELIE COHEN : Le Danemark. Le marché du travail y a été radicalement libéralisé. Cela signifie que l’on peut facilement et rapidement licencier un travailleur. Cependant, les agences pour l’emploi s’occupent activement des chômeurs. Elles trouvent des stages de perfectionnement professionnel, organisent des formations, représentent le chômeur auprès d’un employeur, et paient les indemnités. La seule condition est d’accepter le travail proposé. Ce système fonctionne parfaitement. On peut donc satisfaire les exigences de l’employeur (libéralisation) et le besoin de sécurité des employés (protection).

UNIA&POLSKA : Vous pouvez reconnaître que ce système est plus facilement adopté dans les « petits » pays.

ELIE COHEN  : Bien sûr. Il est plus facile de trouver un consensus à quatre personnes autour d’une table ronde qu’à quarante ou quatre mille. Cependant, aussi bien en Allemagne qu’en France, nous sommes les témoins du début d’un processus qui conduira à un tel système. Il n’existe pas de meilleure voie. Nous sommes dans une période de transition qui engendre tensions et malentendus.

UNIA&POLSKA : Cette période doit-elle durer si longtemps ?

ELIE COHEN  : Ces réformes indispensables auraient pu être réalisées plus rapidement, s’il n’y avait pas eu une faible croissance économique, des difficultés en matière de discipline budgétaire, le vieillissement des sociétés et l’arrivée incontrôlée des immigrés qui alimentent le marché noir du travail. Cela explique la lenteur du processus. Le modèle européen ne supporte aucune thérapie de choc. L’expérience montre que des changements trop brusques, effectués contre la volonté des gens, déséquilibrent pour longtemps la stabilité sociale du système. C’est pourquoi, il faut le faire lentement et prudemment, en se servant uniquement des instruments démocratiques. Pas à pas. Il n’y a cependant pas d’alternative. Le système européen de protection sociale doit être modifié de manière à respecter les exigences des employeurs et des employés.

UNIA&POLSKA : En 2000 à Lisbonne...

ELIE COHEN : Il est absurde de se donner des objectifs aussi ambitieux et sans moyens pour les réaliser. La stratégie de Lisbonne a été une mauvaise idée dès le départ. J’espère que cela aura été la dernière bêtise de la bureaucratie européenne. J’espère aussi que nous allons enfin cesser de formuler des vœux pieux et que nous allons résoudre des problèmes sectoriels concrets. Il s’agit également de se poser les bonnes questions. L’Agenda de Lisbonne a été, de ce point de vue, contre-productif.

UNIA&POLSKA : Quelles sont ces questions ?

ELIE COHEN : Que pouvons-nous faire pour que le secteur des hautes technologies se porte mieux ? Quel est le meilleur niveau d’intervention dans les processus économiques : le niveau européen, le niveau national ou bien le niveau régional ? Qui devra supporter les frais de telles interventions ? Comment mobiliser, ensemble, le capital privé et le secteur public afin d’atteindre les mêmes objectifs ? Comment, au niveau européen, lier les réformes structurelles indispensables et une politique macroéconomique active ? Quelles sont les politiques européennes qui peuvent avoir un effet rapide et efficace sur la croissance économique ? Voici quelques questions parmi les centaines auxquelles nous devons répondre.

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