Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Débat : Le capitalisme est-il menacé ?

L’Express, octobre 2005.

A l’heure où plus personne ne conteste l’économie de marché, quatre grands spécialistes réunis par L’Express confrontent leurs inquiétudes et leurs propositions.
Débat avec, Elie Cohen, Jean-Luc Gréau, Jean Peyrelevade et Patrick Artus pour L’Express.

Lire sur lexpress.fr

Se souvient-on de cette époque lointaine où les ennemis du capitalisme prédisaient avec confiance sa disparition inéluctable ? Après l’effondrement politique, économique et moral du système socialiste, plus personne à gauche ne s’engage désormais à sortir de l’économie de marché, Attac ne proposant que de la « contrôler ». Aujourd’hui, ce sont para-doxalement les défenseurs du capitalisme et ses meilleurs connaisseurs qui se révèlent les plus critiques sur son évolution au point de s’inquiéter très sérieusement pour son avenir. L’on se souvient du message de panique _ « le capitalisme perd la tête » _ lancé il y a quel-ques années par Joseph Stiglitz, ancien conseiller de Bill Clinton et de la Banque mondiale ainsi que de la dénonciation de la « chienlit laisser-fairiste » du prix Nobel d’économie Maurice Allais. En quelques mois, quatre spécialistes français alimentent cette inquiétude dans des ouvrages aux titres très explicites : Jean-Luc Gréau, ancien expert du Medef (L’Avenir du capitalisme, Gallimard), Patrick Artus, directeur des études économiques de la Caisse des dépôts et pro-fesseur à Polytechnique (Le Capitalisme est en train de s’auto-détruire, La Découverte), Jean Peyrelevade, ancien patron du Crédit Lyonnais (Le Capitalisme total, Seuil) et Elie Cohen (Le Nouvel age du capitalisme, Fayard).
L’Express a réuni ces quatre grands experts pour constater leur accord sur le diagnostic _ le capitalisme file vraiment un mauvais coton _ et leurs divergences, guère rassurantes, sur les solutions possibles.

L’Express : Le capitalisme va donc si mal, au point de s’auto-détruire ?

Patrick Artus  : Si l’on est d’accord pour dire que l’efficacité d’un système économique c’est sa capacité d’allouer les res-sources rares aux bons endroits aux bons mo-ments, l’évolution actuelle du capitalisme est, de ce point de vue, inquiétante. La conjonction d’une exigence de rentabilité élevée de l’épargne et de la gestion de celle-ci par des professionnels en concurrence amène à privi-légier les projets de court terme au détriment des projets de développement et de recherche. Si l’épargnant veut 20 % de rentabilité du ca-pital, on va finir par arrêter les projets néces-saires à la croissance de long terme.

Jean Peyrelevade  : Je suis d’accord sur les symptômes à condition d’ajouter qu’il ne s’agit pas d’un accident, mais d’une évolution majeure dans la structure du capitalisme mondial. D’abord, dans la lutte entre le capital et le salariat, le capital a gagné et impose ses normes à des salariés faibles, mal défendus par des syndicats sans réel pouvoir. S’ajoute à cela une dissociation dans la sphère même du capital. Longtemps, le capitaliste était à la fois entrepreneur et propriétaire : c’est le désir d’entreprendre qui était à l’origine de l’accumulation et de l’exploitation décrites par Marx. Aujourd’hui les propriétaires-actionnaires sont animés par un désir d’enrichissement qui n’a plus rien à voir avec le désir d’entreprendre. Le capitaliste d’aujourd’hui est anonyme, ces messieurs Tout le monde, ce sont les 300 millions d’actionnaires qu’il y a sur la planète. Depuis 1947, la part des dividendes dans le revenu national, aussi bien au Etats-Unis qu’en France a quadruplé. Cela fait donc cinquante ans que la rémunération des actions augmente à peu près deux fois plus vite que le taux de croissance des économies. Enfin, l’instrument même de l’investissement à long terme _ l’action _ est devenu le support très liquide des spéculations à très court terme de la sphère financière.

Jean-Luc Gréau : Un fossé s’est creusé entre les dirigeants d’entreprise et les actionnaires. Alors que les salariés voient encore dans l’entreprise leur « outil de produc-tion », les actionnaires la considèrent comme leur « outil de rendement ». D’où le phéno-mène nouveau des rachats d’actions, justifié à la fois par la crainte des OPA et par le souci d’augmenter la valeur des actions. En 2004 ces rachats sur le marché de New-York ont atteint 269 milliards de dollars, soit plus de 2 % du PIB américain. Il s’agit là d’un sub-ventionnement contre-nature des fonds de pla-cement par les entreprises. Ainsi, les compa-gnies pétrolières ont réalisé des rachats d’actions pour des montants équivalant à l’ensemble de leurs dépenses d’exploration. Une partie de l’actuelle pénurie d’hydrocarbures provient du fait que ces entreprises, pressées par leurs actionnaires, n’ont pas fait l’usage le plus efficace de leurs moyens.

Elie Cohen : Comment un système capitaliste qui fait une crise majeure tous les 18 mois non seulement rebondit à chaque fois mais permet une croissance mondiale en accélération constante : telle est la question que j’ai voulu traiter. La résilience du système et la volatilité des marchés me semblent être les facteurs clés dont il faut rendre compte. Trois éléments permettent d’expliquer le nouveau cours. La qualité des politiques macroéconomiques qui évitent l’approfondissement des crises. Le développement d’une industrie financière puissante qui agit comme courroie de transmission des politiques et comme machine à redistribuer les risques. Et enfin la financia-risation des stratégies industrielles qui pousse à l’amélioration constante des performances. La finance de marché agit donc à la fois comme réducteur du risque en rapprochant offreurs et preneurs de risque et comme am-plificateur à travers la spéculation. Le résultat toutefois c’est que depuis 10 ans les crises asiatiques, LTCM, de la nouvelle économie d’Enron etc... ont été absorbées sans dommage pour l’économie même si les déséquilibres persistent et s’aggravent.

L’Express : Ce chef d’entreprise que vous présentez comme la grande victime de l’actionnaire anonyme avide de rentabilité, a fini par accepter sa défaite moyennant partage des di-videndes...

Jean Peyrelevade : Ce n’est pas une défaite mais un changement de position. Avant, le manager était un salarié très bien payé (jusqu’à 40 fois le salaire le plus bas) chargé de la pérennité de l’entreprise et de la gestion de l’équilibre entre le capital et le travail. Aujourd’hui, avec un rapport désormais de 1 à 400 il n’est plus payé du tout comme un salarié. A ainsi été fabriquée une nouvelle catégorie sociale, rémunérée, avec des stock-options, c’est-à-dire encore mieux que les actionnaires puisqu’ils sont exonérés du risque de moins-value ! Ils ne sont plus que les servants zélés du vrai nouveau chef qu’est l’actionnaire.

Elie Cohen : Mais c’est parce que trop d’entreprises américaines, dans les an-nées 70, devenaient sous-performantes qu’elles furent dépecées par les raiders ! Beaucoup de chefs d’entreprises se sont simplement dit qu’ils pouvaient faire eux-mêmes le travail de restructuration, de recentrage, de focalisation sur les activités les plus performantes. Telle est la source de l’alignement de l’intérêt des dirigeants sur celui des actionnaires au travers des stocks-options. Le problème est qu’ils se sont mis à n’écouter que leur propre intérêt en créant un gonflement artificiel de la valeur de leurs actions. Aujourd’hui d’autres techniques d’alignement des intérêts sont recherchées.

Jean Peyrelevade : Voilà une vision irénique des choses !

Elie Cohen  : Non, c’est un constat historique !

Patrick Artus : Oui, parce que si vous faites remarquer aux intermédiaires fi-nanciers américains qu’ils font des choses ab-solument stupides en ne considérant que la valeur instantanée des actifs au détriment du long terme, ils ne comprennent même pas ce que vous leur dites ! La finance américaine rejette totalement ce genre de message.

Elie Cohen : Rappelons que c’est le développement des outils de retraite rendu nécessaire par le vieillissement de la population des pays développés qui a permis l’émergence de cette formidable industrie financière. Telle est bien là l’origine des fameux fonds de pension et de la prolifération des métiers de la finance ! Et l’absence de tels fonds en France a abouti à ce que les deux tiers des actions issues des privatisations massives de ces vingt dernières années soient cédées à des fonds de pension étrangers ! Drôle de schizophrénie que celle de nos gouvernements de gauche et de droite qui ont démantelé les institutions d’un capitalisme autochtone pour favoriser un capitalisme de marché financier aux mains d’investisseurs anglo-saxons ! Et ce sont les mêmes qui parlent de patriotisme économique !

Patrick Artus : Le paradoxe in-croyable est que l’objectif initial de canaliser l’épargne vers des placements à rentabilité maximale pour assurer les retraites futures aboutit souvent à des investissements à renta-bilité à peu près nulle. L’argent des futurs re-traités va de fait dans les actifs les moins effi-caces pour préparer l’avenir, l’immobilier et les déficits publics et de moins en moins dans le financement des entreprises. Même les fonds d’investissement (privaty equity), dont 90 % de l’argent allaient vers la création d’entreprise avec des durées de détention pouvant aller jusqu’à des dizaines d’années ont tourné casaque : l’année dernière, 85 % de leurs fonds sont allés vers des LBO, autrement dit des rachats avec des durées de détention extrêmement courtes.

Jean Peyrelevade : Oui, c’est la contradiction même du marché financier ac-tuel : on finance des retraites avec des action-naires qui détiennent leurs actions pendant une durée moyenne de sept mois !

L’Express : Le grand public a été frappé par les scandales récents tels que les affaires Enron ou WorldCom mettant en scène des patrons fraudeurs et truqueurs de bilan. N’est-ce pas un démenti de l’utilitarisme libéral qui pose que l’intérêt cynique des acteurs économiques fait le bien de tous ?

Jean Peyrelevade : Comme tout système le capitalisme a ses escrocs. La régulation est là pour assurer que le lien entre le capital qui commande et le chef d’entreprise qui obéit soit un lien pur, dans lequel il ne puisse pas y avoir de tromperie.

Jean-Luc Gréau : Je préfère parler de tentation plutôt que d’escroquerie. Lorsque vous êtes dirigeant et que vous possédez de gros paquets d’actions de votre entreprise, vous ne pouvez qu’être tenté d’embellir ses comptes. Nous retrouvons là la pression financière qui peut encourager la dissimulation. Le souci du législateur est justement de rendre transparente la relation du capital et de l’entreprise parce que l’entreprise a été dépouillée de l’autorité morale au profit du capital.

Elie Cohen : Dans les affaires Enron, Worldcom ... y a eu un savant glissement de l’innovation financière à la délinquance financière en passant par la créativité comptable. Il y a même eu défaillance du régulateur des marchés mais prodige des contre pouvoirs, au cours des trois dernières années tout Wall Street a été traîné chez un petit attorney de New York et a du rendre des comptes.

Jean Peyrelevade : Parce qu’ils étaient malhonnêtes, qu’ils ne respectaient pas les règles d’un enrichissement honnête.

Elie Cohen : Donc, ce n’est pas, comme vous le dites parce que les gestionnaires de fonds imposent finalement leur morale ! Face à un système qui accumule les défaillances, on a été capable, au cœur de l’été 2002 de produire une loi, d’arrêter des patrons délinquants et de poursuivre des analystes et des banquiers dissimulateurs. Il y a donc bien une série de contre-pouvoirs qui fonctionnent !

Jean Peyrelevade : Mais cette régulation n’est faite que pour que le système fonctionne parfaitement, à l’intérieur de son propre système de valeurs. Or tous les hom-mes politiques, en particulier en France, croient, lorsque l’on parle de régulation des marchés financiers, qu’il s’agit de se doter d’instruments faisant prévaloir l’intérêt général au sens large sur celui des actionnaires.

L’Express Alors que la plupart des hommes politiques n’ont plus qu’un mot à la bouche _ « l’adaptation » _ vous estimez tous au contraire qu’il faut réagir vite et changer quelques règles suicidaires.

Patrick Artus : Toutes les nouvelles règles comptables conduisent de façon aberrante à ne juger les comptes que sur le court terme. Je crois au contraire que l’on pourrait avoir un autre cadre réglementaire et comptable qui change le pas de temps. On peut comprendre que les Sicav aient besoin d’être évaluées au jour le jour, mais cela n’est pas indispensable pour une société industrielle. Pourquoi publier les résultats trimestriels d’une firme pharmaceutique ? Certaines entreprises d’ailleurs s’y refusent comme Porsche et que je sache elles ne s’en portent pas plus mal.

Jean Peyrelevade : C’est une première piste. On pourrait également favoriser par des dispositions réglementaires et éventuellement fiscales, un allongement de la durée de détention des actions pour l’harmoniser avec l’horizon de développement des entreprises. Mais pour cela, il faudrait que les hommes politiques soient conscients des enjeux et prêts à se confronter avec l’industrie financière dont la capacité de lobbying est considérable. Il faut ensuite supprimer les stock-options et les distributions d’actions gratuites pour déconnecter la rémunération des patrons et des cadres supérieurs de tout élément boursier. Quitte à les intéresser au résultat de l’entreprise car il s’agit alors d’une référence au réel et pas d’une représentation spéculative.

Jean-Luc Gréau : Cela suffira-t-il à changer l’esprit dans lequel fonctionne le système ? Je n’en suis pas sûr, car je pense que les mœurs économiques et financières du monde anglo-saxon ont gagné la partie. Je suggère d’aller plus loin en créant, au niveau européen, des fonds de placements dédiés à la détention durable du capital des entreprises par un mécanisme contractuel entre ces fonds et les entreprises. Je suis frappé par le fait que dans le monde de l’entreprise le contrat est partout : avec les fournisseurs, les clients, les banquiers, les salariés mais il n’existe pas avec les grands actionnaires.

Elie Cohen : Il est vrai que l’on importe avec retard et souvent approximativement les principaux outils forgés aux Etats-Unis, cela favorise de fait l’émergence d’un capitalisme de la convergence et c’est désormais à l’intérieur de celui-ci qu’il faut penser parce que les modèles nationaux sont morts. Il pourrait, certes, y avoir une adaptation européenne de ce capitalisme mais on n’a malheureusement pas saisi l’occasion des crises majeures récentes pour le faire...

Jean-Luc Gréau : Parce que l’intelligence européenne est au point mort et parce qu’elle refuse d’imaginer quelque chose d’autre que ce qui vient de Londres et de New York.

Jean Peyrelevade  : Je vous rejoins dans le pessimisme mais je suis plus radical dans l’explication : une fois de plus c’est la puissance dominante qui impose son modèle. Et il ne faut pas oublier que la moitié des 300 millions d’actionnaires du monde sont américains, soit 5 % de la population mon-diale. Le capital mondial est détenu à 50 % par les Américains et la sphère financière n’a jamais rien fait d’autre qu’imiter le modèle américain !

Patrick Artus : Le problème est qu’il n’est pas évident que ce modèle fonc-tionne encore dans l’intérêt des Etats-Unis... Pour résumer, la question est de savoir s’il nous reste une marge de liberté en Europe pour adopter sur certains points une logique différente de celle du monde anglo-saxon, ou s’il faut attendre que cela vienne du monde anglo-saxon lui-même quand celui-ci réalisera qu’il vaut mieux changer...

Propos recueillis par Eric Conan et Sabine Delanglade

Lire sur lexpress.fr

Haut de page