Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

UMTS un « white elephant privé »

L’Expansion, juin 2001.

pour L’Expansion, juin 2001.

Plus le temps passe et plus l’étendue du sinistre industriel et financier apparaît : l’UMTS est sorti de la rubrique high tech pour passer à celle des entreprises en difficulté après avoir transité par les rubriques « innovation financière » ou « politique publique ».

Le « white elephant » est un grand projet industriel ruineux conçu de manière volontariste par une autorité publique ambitieuse au mépris du marché et des demandes des consommateurs et poursuivi malgré les signes persistants d’un échec annoncé. Le « white elephant » a une forte composante technologique et ses adversaires sont toujours dénoncés comme les ennemis du progrès, comme des comptables étriqués, bref comme des ennemis de la « grandeur nationale ».

Mais voilà, jusqu’ici, le « white elephant » était nécessairement public car l’Etat était mal informé, gaspilleur des deniers des contribuables, capturé par des politiciens irresponsables. Le « white elephant » était d’autant plus couteux que des technocrates raffinaient sans cesse la technologie sans souci du consommateur et dans contrainte de rentabilité. Concorde, un moment, a été l’idéal-type du « white éléphant ».

Avec l’UMTS, on a affaire à un white elephant mais privé, presqu’une contradiction dans les termes. L’investisseur privé optimise le couple risque/rendement, le manager ne s’engage dans ce genre de projets que sur la base d’un plan d’affaires soutenable, les hommes de marketing sont à l’écoute des moindres vibrations du marché. Comment alors expliquer la folie collective qui s’est emparée des entreprises et des marchés contaminant même l’Etat qui a voulu prendre sa part du butin à travers les enchères et des redevances forfaitaires élevées.

L’explication est assez simple mais, prise au pied de la lettre, elle emporte des effets considérables : l’éxubérance irrationnelle des marchés à tout prendre ne vaut pas mieux que le volontarisme débridé de colbertistes attardés, l’information des décideurs privés n’est pas systématiquement supérieure à celle des acteurs publics. La différence ultime réside en fait dans le principe de responsabilité. Dans le monde de l’entreprise privée, l’erreur stratégique, le défaut d’anticipation, les comportements moutonniers, se paient par la ruine des investisseurs, la faillite et le rachat de l’entreprise, l’éviction des dirigeants. La faillite est nécessaire à l’économie de marché. Encore faut-il que les sanctions puissent librement s’exercer et que les dirigeants faillis ne bénéficient pas de protections extra économiques. Dans le monde public, la faillite des responsables n’est guère possible et l’échec d’un grand projet est toujours payé par le contribuable. Ce dernier est donc le garant ultime des erreurs de gestion des décideurs publics.

D’où vient alors que le débat actuel porte presqu’exclusivement sur la responsabilité des régulateurs européen et nationaux qui à travers les procédures d’enchères auraient gravement contribué à la crise actuelle ? La responsabilité des autorités publiques est en fait engagée à un triple niveau : elles auraient changé de règle du jeu avant la rentabilisation du GSM, elles auraient créé un impôt sur une technologie émergente bridant ainsi son développement, elles auraient surtout avec les enchères et les redevances élevées, créé un mécanisme obligeant les entreprises à prendre des décisions antiéconomiques pour préserver leurs chances de survie.

Tous ces arguments ne se valent pas, mais il faut accorder une importance toute particulière à celui qui a trait à l’architecture institutionnelle. Si l’Etat n’est ni plus ni moins savant que l’entreprise et le marché en situation d’incertitude radicale sur la portée économique d’une technologie émergente alors il doit concevoir des dispositifs et des procédures transparentes qui aident l’entreprise à affiner son plan d’affaires et à calibrer son plan d’investissements au lieu de lui imposer des calendriers irréalistes, la taxation immédiate d’une rente virtuelle et les coûts du désordre institutionnel européen dans un contexte de marché unique.

L’UMTS aurait pu enrichir la chronique des grands projets avortés mais digérés, du plan cable au plan TDF, du RNIS aux autoroutes de l’information ; la charge déflagratoire de l’affaire UMTS tient à la combinaison des impulsions d’une industrie financière débridée et d’une action publique inadaptée. Dans un tel contexte, les opérateurs de télécommunications ont adopté des stratégies suivistes et à courte vue.

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