Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Leçons d’une bataille estivale

L’Expansion, mars 2000.

La guerre des banques restera comme l’un de ces moments clés où l’histoire parait hésiter. En témoignent les analyses contradictoires et apparemment aussi fondées les unes que les autres sur le rôle de l’Etat et des marchés. Jusqu’au dernier moment on a pu soutenir la thèse de la conversion du capitalisme gallican à la logique des marchés financiers comme celle du maintien de l’exception interventionniste française. On a pu celebrer le chant du cygne des trésoriens ou la manifestation de la puissance intacte d’une caste. On a pu voir dans l’action des régulateurs, l’Etat de droit à l’oeuvre ou son dévoiement. Bref la France était tantôt ultralibérale tantot hyperinterventionniste. Avec le recul, on peut pourtant esquisser une première analyse.

La bataille s’est d’abord jouée sur les marchés. Le projet d’alliance SG-Paribas lorsqu’il fut présenté aux analystes, aux gesionnaires de fonds, aux investisseurs par Messieurs Bouton et Lévy Lang n’a pas convaincu. L’intégration banque d’affaire-banque de détail était médiocrement appréciée pour trois raisons : l’accroissement de la volatilité des résultats, l’échec des mariages du même type (ING-Barings, Deutsche-Morgan, Dresdner-Kleinwort-Benson), le doute radical sur la capacité d’une banque européenne à troubler la domination américaine dans la banque d’affaires. A l’inverse Michel Pébereau a réussi à vendre le scénario de consolidation dans la banque de détail parcequ’il s’agissait d’une solution simple et aisément compréhensible, parcequ’il s’appuyait sur des précédents vertueux (Lloyds-TSB, BSCH), et qu’il savait suggérer aux marchés que la vérité était affaire relative en matière d’engagements sociaux.

Ce premier soutien, décisif, permit de mobiliser la ressource étatique. Miche Pebereau eut d’autant moins de mal à le faire qu’il savait d’une part que le Trésor était en position de dette à son égard depuis les affaires CIC et Crédit Lyonnais, qu’il pouvait compter sur la fidélité du directeur de cabinet de DSK et qu’il avait compris que le Ministre était plus enclin à une gestion au jour le jour « sans vagues » qu’à la substance, plus sensible aux symboles de l’identité nationale, qu’à la réalité de la puissance .

Mais dans un Etat de droit, on ne peut préjuger de la décision des régulateurs, or ceux-ci jouent un rôle décisif dans le déroulement des batailles. Après avoir circonscrit les marchés par un discours ultra-simpliste, enrolé le Ministre par un discours hors d’âge sur le caractère stratégique de la banque de détail, Michel Pébereau va mobiliser les ressources de sa caste, jouer en virtuose des amitiés et des inimitiés de la place, activer ses obligés pour pousser les régulateurs à transformer l’or du pacte Axa-Paribas en vil métal, la lettre fixant la règle du jeu en objet de glose et le pouvoir arbitral en pouvoir arbitraire .

Une telle stratégie n’est rien sans les qualités du stratége. Il faut ici saluer l’artiste. Michel Pébereau aura réussi à vendre à l’Etat le soutien des marchés mais au service d’une « ambition nationale » et à vendre aux marchés le soutien de l’Etat mais au service de la « création de valeur ».

Trois conclusions émergent au terme de cette première analyse. La première est que les marchés imposent leurs problématiques, leurs modes et qu’ils peuvent en changer facilement : ils ont imposé la consolidation de la banque de détail comme thème dominant, SG-Paribas en est mort, et la BNP hérite par hasard d’un joyau.

La deuxième est que si la France a quitté les rivages de l’Etat colbertiste elle n’a pas pour autant accosté aux rives du capitalisme régulé. Le retrait de l’Etat n’ouvre pas la voie à l’Etat de droit en économie mais à l’Etat capturé par les groupes d’intérêt les plus puissants. Seul le Gouverneur a l’instant ultime sauvera l’honneur de la place. Enfin la gauche aura tout fait, au non d’un improbable « intérêt national » pour favoriser la naissance d’un quasi monopole du crédit aux PME, d’un empire financier -Axa-BNP- sans précédent historique et ce contre la volonté des syndicats, des salariés-actionnaires, et du management des sociétés cibles.

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