Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Concurrence et « new economy »

L’Expansion, novembre 1999.

L’acte d’incrimination de Microsoft rédigé par le Juge Jackson est appelé à figurer dans les manuels. Il pose avec clarté quatre questions centrales sur la régulation des économies dans un monde ouvert en proie à de rapides mutations technologiques. La première porte sur la justification même de l’antitrust, faut-il encore des législations et des autorités antitrust dans une économie mondialisée ? La déréglementation ne s’impose-t-elle pas dans un monde ouvert où il ne peut subsister durablement de positions de monopole. De fait le capitalisme américain depuis le début du siècle n’a cessé de raffiner ses appareils de régulation notamment dans l’antitrust. En 1910 La Standard Oil a été démantelée, le trust Insull dans l’électricité a subi le même traitement dans les années 20, RCA dans l’électronique grand public subira des investigations après-guerre, dans les années 70 IBM a subi un long procès, en 1982 ATT a été cassé, en 1999 Microsoft est à son tour sur le gril. Dans chaque cas une entreprise s’est progressivement hissée par acquisition et/ou croissance interne à une position hégémonique dans un secteur crucial (pétrole, électricité, radio-TV, informatique, telecom, logiciels ...). Elle a été accusée non seulement de pratiquer des prix abusifs, mais d’avoir stérilisé le marché et freiné l’innovation. Démantelée ou recentrée la firme dominante n’est jamais sortie intacte de ces procédures.

La deuxième porte sur l’utilité d’appliquer une éventuelle législation antitrust à un secteur de haute technologie subissant des évolutions tourbillonnantes ? Pour les tenants de la « new economy » la concurrence étant plus intense, l’antitrust serait dans ce cas non seulement inutile mais plus encore néfaste car limitant les externalités positives de l’innovation. En effet plus un système d’exploitation compte de clients et plus la base des logiciels applicatifs s’étend. Si un seul système d’exploitation s’impose ou est imposé alors une source d’économies considérables est créée pour les auteurs de logiciels applicatifs puisqu’ils n’ont pas à réécrire leur logiciel pour plusieurs systèmes d’exploitation. Pour les tenants de la « new economy » ce sont les effets autorenforçants du standard de fait qui contribuent à élever une barrière à l’entrée sur le marché des applicatifs. Le Juge Jackson nous livre une autre image de la « new economy » c’est par 1001 turpitudes que Bill Gates a imposé l’usage de Windows, tué dans l’oeuf Netscape et rendu captifs et annuellement taxables les usagers de Windows. La troisième porte sur les effets de politique industrielle de l’antitrust. En mettant régulièrement en cause ses grands monopoles, l’antitrust contribue t il seulement à rendre le marché plus concurrentiel ou ne vise t il pas la relance du secteur. On sait à présent que la mise en cause des positions acquises par IBM puis ATT ont contribué largement à l’explosion des technologies de l’information, nul doute alors que loin d’affaiblir l’industrie du logiciel la procédure Microsoft contribuera à la stimuler. La quatrième porte sur le traitement de la dominance une fois celle-ci constatée : faut il démanteler, plafonner les bénéfices, réglementer les prix ? Deux voies s’ouvrent : le démantèlement et la multiplication des baby bills. Dans le premier cas il s’agit de séparer et de constituer en sociétés autonomes non intégrées une société Windows, une société applicatifs (Microsoft Office), une société Internet et autant de sociétés qu’il y a de diversifications. Dans ce modèle la société Windows est un monopole naturel régulé en matière de prix et de profits et offrant les codes sources à toutes les sociétés rivales dans les applicatifs et l’internet. Dans le deuxième cas, la société Windows est elle même éclatée en plusieurs sociétés également détentrices des codes sources qui entreraient en compétition pour proposer des versions différentes de Windows. Quelle que soit l’issue de cette affaire, trois mythes ont volé en éclats : celui du marché sans Etat, du marché rendu parfait par la grâce des nouvelles technologies et celui d’une « new economy »affranchie de micro-économie classique.

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