Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Euro : La trappe politique

L’Expansion, octobre 2000.

Dans le tourbillon protestataire que nous avons connu depuis la rentrée et dont le prix du carburant était l’enjeu apparent, un fait a été peu analysé : confrontés à leur première crise sérieuse, les gouvernements européens n’ont pu peser ni sur le cours du pétrole, ni sur le cours de l’euro, ils ont même relâché leur discipline budgétaire et c’est l’intervention américaine qui a permis de désamorcer les deux crises. Jamais dans la brève histoire de l’Euro, l’édifice institutionnel n’a paru aussi fragile. La BCE a fait la preuve de sa faible crédibilité. Le tandem Chirac - Jospin a incarné de manière saisissante le vide politique européen. On peut considérer cet épisode négligeable dès lors qu’une certaine stabilité a été atteinte pour l’euro ou le baril de pétrole et estimer que c’est un faisceau convergent d’interventions qui est venu à bout de la crise. Malheureusement tel ne fut pas le cas et il a bien fallu que le Président Clinton mette sur le marché 30 millions de barils tirés des réserves stratégiques pour que le prix du pétrole se stabilise. Il a fallu que le Président de la Fed accepte d’intervenir sur l’Euro pour que le plongeon cesse et que la tendance s’inverse. La pusillanimité des Européens quant à la mise sur le marché de leurs réserves pétrolières, la cacophonie des déclarations sur la valeur de l’Euro, le non danois ont contribué à dramatiser la crise sans que rien ne vienne en inverser le cours. La recul des Gouvernements face à ce qui s’apparente à une jacquerie fiscale et leur incapacité à mettre en œuvre une stratégie ont remis à l’ordre du jour la question de l’intégration européenne, de ses rythmes, de ses modalités, de ses conditions.

Cette vacance européenne face à l’épreuve pour autant qu’on s’accorde sur le diagnostic soulève de nombreuses questions. L’Europe peut elle durablement croître et se développer avec deux pouvoirs économiques concurrents, celui de la BCE, maître de la politique monétaire et celui des 15 gouvernements nationaux responsables de leurs politiques budgétaires et plus encore de leurs politiques structurelles. Le déséquilibre actuel entre fédéralisme monétaire et souverainetés politiques nationales est-il soutenable en termes de crédibilité économique et de responsabilité démocratique ? L’Europe peut elle constituer une mosaïque de politiques publiques nationales, répondant de manière contradictoire aux pressions des groupes d’intérêt domestiques, bref peut-on faire l’Europe si l’horizon indépassable de nos élites politiques est en réalité le pré carré national.

Et d’abord le diagnostic. L’histoire de l’Euro depuis son introduction est celle de sa chute continue et du débat récurrent sur sa faiblesse présente et sa force à venir. Longtemps cette chute n’a guère inquiété : si structurellement l’Euro devait être fort à cause de son statut d’alternative au dollar et du potentiel de croissance européen de long terme et si, conjoncturellement, un Euro faible stimulait les exportations européennes et contribuait au redressement allemand pourquoi s’inquiéter ? Quand les rendements sont supérieurs outre-Atlantique, que la diversification des placements commande l’achat de titres américains et que le chemin de la Nouvelle Economie passe pour les entreprises européennes par des acquisitions aux Etats Unis, faut il s’étonner du flux continu d’exportations de capitaux européens. De même lorsque la désynchronisation des cycles euro-américains est manifeste, est il si difficile de comprendre que les taux monétaires américains soient plus attractifs que les européens et qu’au total le dollar s’apprécie. Si au total les Etats Unis croissent plus vite, si leurs taux monétaires sont plus élevés et si le rendement de leurs actifs est plus fort, si leurs politiques macroéconomiques sont plus souples et plus adaptées et si de surcroît les marchés amplifient la tendance , pourquoi diable un investisseur continuerait-il à détenir des Euros ?

C’est avec le mini-choc pétrolier que les données ont commencé à changer. Non seulement, à cette occasion, les gouvernements européens ont redécouvert leur dépendance énergétique mais à travers la double taxation que représentait la hausse du baril et la baisse de l’Euro ils ont commencé à comprendre qu’il n’y avait pas que des bénéfices à l’érosion continue de l’Euro. Les déclarations du chancelier allemand favorables à un Euro faible, les critiques transparentes de la BCE contre le relâchement de l’effort de maîtrise des finances publiques et l’absence, au cœur de la tourmente, de Mr Duisenberg retenu par un obscur colloque canadien ont contribué à l’éclatement de la crise et à son traitement par les Américains.

Mais d’autres crises ne manqueront pas de survenir et on ne peut pas ne pas se poser la question de la capacité européenne à gérer sur un mode coopératif les prochains chocs économiques et monétaires. Si l’on considère que le problème posé est de savoir comment articuler intégration économique régionale grandissante et système d’Etats nations, trois scenarios contrastés d’évolution sont envisageables.

Le premier, celui de la régression économique, partant du constat de l’incompatibilité entre exigences démocratiques des Etats nations et impératifs de crédibilité d’une politique macroéconomique régionale intégrée ou coordonnée conduit à l’implosion de l’Euro. Si les nations européennes deviennent de plus en plus des démocraties corporatistes régulées par la rue et si les gouvernements nationaux sont les destinataires naturels des revendications de leurs citoyens quelle que soit l’enceinte décisionnelle réelle (OMC , FMI , Union Européenne ou Gouvernement national) alors il faudrait admettre qu’en cas de conflit entre objectifs, l’Euro finisse par être sacrifié à l’exigence démocratique. Le propos peut sembler excessif, mais si les Etats ne se sentent pas tenus par les engagements souscrits en matière de discipline budgétaire, si l’Euro-11, Ecofin et la Commission Européenne ne parviennent ni à coordonner l’action macroéconomique, ni à se mobiliser en cas de crise, comment croire à la pérennité de l’Euro.

Le deuxième, celui du couronnement politique, partant du hiatus entre fédéralisme monétaire et système politique national aboutit à une accélération de l’Union politique. La fédération Européenne avec ses organes démocratiques représentatifs devient l’institution politique qui régule l’espace économique européen intégré. Qu’on ne se trompe pas le système actuel n’incite pas à la coordination des politiques macroéconomiques dès lors que la Banque centrale a pour seule mission de lutter contre l’inflation et que le pacte de stabilité prévient les seuls débordements budgétaires inflationnistes. De surcroît ce système n’est pas vécu comme démocratique, on peut s’en attrister, on peut opposer une légitimité par les résultats à une légitimité démocratique, mais force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’espace public européen, pas de citoyen européen et pas de réelle démocratie européenne. Accorder l’espace économique et l’espace politique, c’est d’une manière ou d’une autre reprendre la question de la Fédération Européenne et d’institutions démocratiques européennes, or ce projet n’est porté par personne.

Le troisième, celui du concert des nations et des autorités indépendantes, partant du constat de la double impossibilité du fédéralisme politique et du retour au nationalisme économique conduit à une séléctivité dans le portefeuille de compétences de l’Etat nation à une redéfinition de la souveraineté et de la politique démocratique. La monnaie, la régulation des marchés, l’environnement, les migrations sont confiées à des agences indépendantes, non élues. La démocratie représentative, telle que nous la connaissons, n’a plus prise alors en ces matières. Elle reste par contre à l’œuvre sur tous les sujets domestiques concernant la redistribution des revenus. Un tel scénario a un double mérite, il est proche du fonctionnement réellement observé, il correspond à l’état des opinions et des élites publiques européennes, mais il a quelques conséquences. Il conduit à renoncer explicitement à l’idée d’une Europe puissance aspirant à se hisser au niveau des Etats Unis monétairement et diplomatiquement. Il tranche la question du déficit démocratique en abandonnant la supervision des autorités indépendantes au concert intergouvernemental. Il renvoie la question de la régulation monétaire à un éventuel accord entre BCE-Fed et BoJ ou à défaut à la seule Fed.

Aucun de ces trois scénarios ne doit être écarté rapidement car il serait illusoire de croire que l’intégration économique est acquise, que l’Euro est irréversible ou même que l’engagement européen des opinions publiques nationales continuera à primer sur les pulsions localistes.

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