Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien à L’Express

L’Express, février 2002.

Peut-il y avoir une affaire Enron en France ?

Il y a sans doute une affaire Enron au sens où une entreprise classique, une valeur de père de famille s’est muée en deux ans en une valeur hyper spéculative faisant des acquisitions hasardeuses, dissimulant des informations stratégiques, sans que ni les contre poids capitalistes classiques (auditeurs, actionnaires, administrateurs) ni ceux de l’économie publique à la française (direction du Trésor, ministère de Fi-nances, Parlement) n’aient pu contrôler la dérive.

De quoi parlez-vous ?

De France Télécom bien entendu, dont on apprend aujourd’hui qu’elle avait souscrit des engagements déraisonnables pour prendre une participation minoritaire dans l’allemand Mobilcom. En effet, non seulement France Télécom a payé fort cher (chiffre à venir euros) une participation qui ne lui donnait pas le pouvoir et qui ne vaut à peu près plus rien aujourd’hui (chiffre à venir euros), mais de surcroît elle s’est engagée à financer le déploiement du réseau UMTS de l’opérateur allemand, pour un montant astronomique (10 milliards d’euros si l’on en croit le patron de Mobilcom). Le français s’est même engagé à racheter les 30 % que le président fondateur de Mobilcom détient dans son entreprise à un prix déterminé par des experts en cas de conflit stratégique. Faut-il ajouter que cet engagement a été pris alors que Mobilcom n’est que l’un des six détenteurs de licence en Allemagne et que personne ne songe qu’il puisse jamais rentabiliser les coûts d’une telle licence et d’un réseau.

Mais le public était au courant de ces accords ! ?

Dans le cas de Mobilcom, l’honnêteté commande de dire qu’au moment de l’introduction en Bourse d’Orange des indications sur la montée possible de ce dernier dans le capital de Mobilcom avaient été données mais aucune indication précise du risque maximum pris par France Télécom, n’a jamais été clairement établie, France Télécom refusant même lorsqu’elle était interpellée sur la question de donner des explications directes laissant des analystes financiers être ses porte voix et minimiser le risque jusqu’à ces derniers jours.

Que peut-il arriver à France Télécom ?

Le drame est que l’affaire Mobilcom n’est pas une affaire isolée. C’est toute une séquence d’acquisitions qui est en cause. L’entrée dans le capital de NTL l’opérateur de cable britannique a été ruineuse et inutile (chiffre à venir) et France Télécom a de surcroît garantit et contre garantit toutes une série d’opérations financières réalisées par NTL. Enfin que dire des conditions d’acquisition d’Orange, de son paiement 100 % cash au plus haut de la bulle spéculative et de mises sur le marché d’un Orange « light » en dettes au détriment d’un France Télécom accablé par les dettes des acquisitions successives.

N’êtes-vous pas un peu trop sévère ? Tout le secteur des télécoms est en crise.

C’est vrai que l’UMTS a été source d’endettement, de destruction de valeur et d’affaiblissement de l’ensemble des acteurs des télécommunications européennes, mais le mal ne les frappe pas tous de la même manière. Vodafone, même accablé par le coût d’une licence UMTS, a très bien vendu Orange, grâce à France Télécom ! Telecom Italia a été protégé de la folie UMTS par ses propres faiblesses financières. Telefonica a échappé de peu aux surenchères. Résultat, France Télécom est aujourd’hui l’entreprise la plus endettée, la plus affaiblie et celle qui porte les plus mauvais risques potentiels : faillite de NTL, ardoise de Mobilcom etc.

L’Etat actionnaire est-il en cause ?

On croyait qu’après le Crédit Lyonnais, le Trésor avait appris la leçon et que la longue chaîne d’instances de contrôle qui s’était révélée défaillante, avait été réformée, mais force est de constater que le même système produit le même résultat avec en particulier des administrateurs qui n’exercent pas leur fonction de contrôle, et la direction du Trésor qui a, de fait, démissionné de son rôle d’actionnaire majoritaire et a laissé faire la direction de l’entreprise. Mais aujourd’hui l’actionnaire public a une dernière occasion de se racheter en contraignant l’entreprise à publier des comptes sincères en mars c’est-à-dire en prenant en compte la dépréciation de Mobilcom, NTL et Orange ce qui représente un enjeu financier de 20 à 30 milliards d’euros.

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