Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien à L’Express

L’Express, septembre 2001.

Quelle est votre première réaction à l’attentat du World Trade Center ?

Ce qui me frappe dans ce qui vient de se passer c’est, en paraphrasant Durkheim, que l’on vient d’avoir le premier fait mondial total. D’abord, politique : ce n’est pas un Etat qui en attaque un autre, mais un réseau terroriste déterritorialisé qui agit. C’est ensuite un fait économique mondial parce que cet attentat cible le cœur financier de la planète. En même temps, dans ces tours, 32 ou 34 nationalités étaient représentées. Autrement dit, même l’ancrage territorial américain renvoie à une di-versité des populations présentes. Vivant cela à la télévision, toute la planète vibre à l’unisson : c’est la mondialisation des affects. Et ce fait mondial total révèle le vrai problème de la mondialisation, la distance grandissante entre l’intégration humaine, économi-que,sociale et l’absence d’instances légitimes de gouvernance mondiale.

Cet attentat n’est-il pas aussi l’expression d’une détérioration des rapports Nord-Sud ?

Cet attentat survient dans un contexte économique de relations Nord-Sud dégradé. Par ailleurs, on prête aux terroristes l’expression exacerbée d’un refus de l’ordre économique mondial et de la domination sans partage des pays développés. Aujourd’hui, on découvre que la libéralisation économique, la fantastique croissance qui a été celle des Etats-Unis au cours des dix dernières années n’a pas profité aux pays les plus pauvres. Les pays du Tiers Monde ont le sentiment que dans les négociations internationales, ils ont fait plus de concessions que les pays développés. Et ils ont raison. Ils ne participent pas à la définition de l’agenda de ces grand-messes internationales. C’est, en gros, un accord entre pays développés qui fait l’ordre du jour de la libéralisation commerciale internationale. De plus, les pays en voie de développement ont fait des concessions sur le point majeur de la propriété intellectuelle. En acceptant une protection du savoir, qui est essentiellement celui des pays développés, ils ont du même coup renforcé leurs handicaps initiaux. Regardez ce qui s’est passé en Afrique du Sud pour les traitements sur le sida.

Qu’ont-ils obtenu en échange ?

Et bien, pas grand chose, puisque les pays développés n’ont même pas tenu leurs engagements de libéralisation dans les secteurs où les pays sous développés détiennent des avan-tages comme le textile, l’agriculture ou la sidérurgie. Au contraire, ils ont maintenu des protections importantes et manié sans vergogne les clauses anti-dumping. Bref, ces pays à qui l’on avait dit « plus on libéralise, plus on participera au festin du développement », tombent de haut : au contraire ils régressent.

Pourtant, certains comme la Corée ont décollé.

C’est vrai, l’idée du Sud, entité homogène, ne tient pas. Il y a plusieurs suds. La Corée, voici trente ans, était au niveau des pays africains comme la Côte d’Ivoire... Aujourd’hui, elle est au niveau du Portugal et, la Côte d’Ivoire et le Ghana sont dans un état bien pire qu’alors. La libéralisation a été un facteur de décollage pour certains grands pays, la Chine et l’Inde en particulier. Ceux-là ont bénéficié de l’ouverture des grands marchés occidentaux leur croissance a été tirée par les exportations mais, avec des formules de protectionnisme intérieur, ils n’ont pas joué l’ouverture totale. Certains ont su se protéger par une politique de change refusant la libre convertibilité. Cela, tous n’ont pas pu le faire, et surtout pas les pays les moins avancés. Résultat, ces derniers sont de plus en plus nombreux : ils étaient 25 au départ ils sont deux fois plus nombreux aujourd’hui. Et s’enfoncent dans une pauvreté insoutenable. C’est le fameux milliard d’hommes qui vit avec moins d’un dollar par jour.

Est-ce là un terreau pour le fanatisme ?

Moi je n’arrive pas à faire ce saut là. Mais ce qu’on peut dire c’est que la question Nord-Sud est de nouveau ouverte.

Faut-il alors rejeter la mondialisation ?

Pas du tout. Simplement, la mondialisation, synonyme d’une voie unique de développement, celle du consensus de Washington est clairement condamnée. Le décalogue : tu privatiseras, tu déréglementeras, tu libéraliseras, tu laisseras librement circuler les capitaux, tu feras un désarmement douanier unilatéral, tu ne toléreras pas l’inflation, tu éviteras le déficit budgétaire... Cela ne marche pas. On ne fait pas de la greffe institutionnelle sur des réalités économiques, sociales, politiques, et culturelles différentes. Surtout l’expérience historique enseigne que le développement économique ne naît pas de l’application du libre échange dès le départ. Tous les pays qui comme la France, l’Allemagne, les Etats-Unis ont voulu rattraper l’Angleterre ont commencé par pratiquer du protectionnisme offensif, ils ont accumulé des ressources à l’abri de leurs frontières, avant de s’ouvrir. Comme la Corée quand elle a démarré.

Que doivent donc faire les pays membres de l’OMC quand ils vont se retrouver au Qatar en novembre prochain ?

Lancer d’urgence un cycle de développement et non plus de libéralisation. Réfléchir davantage en termes de développement, cela veut dire d’abord respecter les engagements pris à l’égard des PVD. Traiter les questions de la bio-diversité, des compensations à la protection de la propriété intellectuelle. Et surtout reprendre la politique d’aide, une aide directe, sans condition. Comment la financer ? Je ne suis pas hostile à une forme de fiscalité planétaire. Puisqu’il est question d’un mouvement social mondial, d’une conscience citoyenne mondiale, pourquoi ne pas rendre visible la solidarité des pays riches envers les pays pauvres en consacrant une fraction de l’impôt sur le revenu, ou de l’impôt sur la consommation des pays développés à cette aide ?

Pourquoi pas la taxe Tobin ?

Non ! Parce qu’il est infantile de croire à une solution universelle qui, à la fois, permet de régler la spéculation sur les devises, régule les marchés financiers internationaux et en prime, permet de financer le développement. Tobin lui-même l’a reconnu et a expliqué très clairement son système. Celui-ci, élaboré après l’effondrement du système monétaire international, visait à ralentir les mouvements de change pour essayer de prévenir les effets négatifs des tempêtes spéculatives. La réponse européenne a été l’Euro, faut-il le rappeler. Parlons donc plutôt de la taxe « ATTAC » qui, elle, veut taxer les flux financiers liés au change pour financer l’aide au Tiers Monde. Si le taux choisi était de 1 %, cela absorberait, d’après mes calculs, des sommes 10 fois supérieures aux bénéfices totaux de tout le système financier américain ! Cela s’appelle détruire la matière taxable... Enfin, croire que les opérations de couverture de risque sont de la spéculation, c’est ne rien comprendre aux mécanismes financiers internationaux. Prenons l’exemple d’un pays qui veut acheter un Airbus en dollars alors que ces recettes futures sur 15 ans sont en escudos et que le prêteur est un japonais qui veut placer des Yens à court terme.. Comment boucler l’opération : la couverture des risques sert à cela.

Cette taxe « Attac » est donc inapplicable ?

Cela va de soi. Car non seulement elle détruira une partie de la matière taxable mais en plus, elle entraînera une migration immédiate des flux financiers vers les centres off-shore. Le jour où on supprimera les paradis fiscaux, la question pourra se poser. Ce qui faisait le caractère séduisant de cette taxe c’était son « double dividende » : non seulement elle réglait le problème de la spéculation mais elle créait la masse financière nécessaire pour aider le Tiers monde. Or, il faut totalement dissocier ces deux problèmes. Celui du traitement de l’instabilité financière internationale, qui, c’est vrai, a un coût très élevé, regardez la situation de l’Argentine, de la Turquie, de la Pologne et celui du financement du développement.

Comment faire ?

Il suffit que les grands pays développés décident dans le cadre du G 7 ou d’une autre en-ceinte internationale de consacrer une fraction de leurs ressources à un programme nouveau de développement. Chacun ensuite collectera cet impôt. Plusieurs idées circulent. Certains pensent que l’impôt sur le revenu serait la meilleure base. D’autres préfèrent taxer les grandes firmes internationales qui, après tout, bénéficient de ce que l’on peut appeler des « services » publics mondiaux. Si la volonté des pays développés est vraiment d’aider au développement, on peut toujours trouver les techniques.

Le drame de New York peut-il déclencher une prise de conscience et la volonté politique nécessaire ?

Même si je suis frappé par la violence du ressentiment contre les Américains, je crois que ce qui vient de se passer à New York est davantage associé à la montée de frustrations politiques, idéologiques, identitaires, culturelles, que véritablement économiques. Et il est plus facile de régler les problèmes économiques qui restent dans la sphère des intérêts que les problèmes culturels et politiques, où là on touche au socle dur des passions humaines. Le problème Nord-Sud reste donc entier. J’ai toutefois une conviction : on n’obtiendra pas des Américains un engagement ferme pour la gestion multilatérale des problèmes économiques, écologiques, financiers planétaires si on ne pratique pas un multilatéralisme sans faille dans la lutte contre le terrorisme. C’est en cela que l’économique et le politique sont liés

Propos recueillis par Eric Chol et Sabine Delanglade.

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