Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

La découverte de l’actionnaire

L’Expansion, juin 1999.

Avec le développement des OPE hostiles, les Français, et apparemment leur ministre des finances avec eux, assistent médusés au triomphe de l’actionnaire : actionnaire institutionnel à travers les fonds de pension qui tranchent dans les OPA, actionnaires individuels organisés qui demandent des comptes, actionnaires-salariés enfin courtisés lors des batailles boursières et qui refusent d’être négligés le reste du temps. Cette découverte a au moins un mérite, celui de relativiser les discours sur la corporate governance, la création de valeur pour l’actionnaire et la mobilisation de l’actionnaire-salarié. Si le capitalisme des actionnaires existe en France, il s’agit assurément d’un phénomène récent, mal assumé et pour certains réversible.
Au lieu donc d’user des fleurs de la rhétorique en affirmant l’autorité du pouvoir politique sur les marchés quand par ailleurs on courtise ces mêmes marchés à l’occasion des privatisations, au lieu de s’inventer des périls imaginaires pour la place de Paris pour masquer ses insuffisances et interférer avec les processus de marché, ne vaut il pas mieux discuter sereinement des termes de l’alternative « shareholder capitalism vs stakeholder capitalism ».
La ligne de pente actuelle mène à un capitalisme des actionnaires. Tout y concourt, la théorie, les leçons de l’expérience et les faits. En théorie, l’actionnaire exerce ses droits de propriété et délègue la gestion à des commis-dirigeants sur la base d’un contrat d’agence plus ou moins précis. En pratique il est difficile de soutenir que la logique administrative et les meccanos bureaucratiques soient intrinsèquement supérieurs aux solutions de marché. Enfin la dynamique de la globalisation financière d’un côté, et l’inexistence de fonds de pension français expliquent l’imposition de la norme anglo-américaine.
Si l’on veut donc promouvoir un capitalisme pluraliste intégrant d’autres logiques, l’une des voies les plus fécondes passe par la promotion d’un actionnariat salarial. On peut en effet lister au moins cinq effets vertueux. D’une part en termes individuels l’actionnariat salarié permet de diversifier les sources de revenus en développant la part variable, d’aider à la constitution d’un patrimoine financier du salarié et de contribuer à la mobilisation sur le lieu de travail autour des objectifs stratégiques de l’entreprise. D’autre part au niveau de l’entreprise, l’actionnariat salarié introduit un facteur de stabilité qui permet les stratégies au long cours, c’est également un moyen de défense contre d’éventuelles OPA hostiles motivées par des visées prédatrices.
Avec l’actionnariat salarié, le développement de la détention individuelle d’actions et la constitution de fonds de pension nationaux dont les horizons de placement et les règles de gestion devraient privilégier le long terme , on dispose d’une panoplie à même de constituer une alternative au modèle dominant.
Il suffit d’évoquer ces pistes pour constater qu’on ne va guère dans ce sens. Nous ne disposons toujours pas de fonds de pension nationaux, la détention individuelle d’actions n’est guère favorisée, la fiscalité sur la détention d’actions n’a cessé d’être alourdie, les « stocks options » sont régulièrement recalées au Parlement. Quant à l’actionnariat salarié qui aurait pu constituer un thème consensuel entre gaullistes, tenants de la participation, et sociaux démocrates promoteurs des fonds de pension salariaux, force est de constater qu’il mobilise peu.

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