Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

La relance, investissement d’avenir

Terra Nova, 2 décembre 2008.

Article paru dans Libération et sur le site de Terra Nova dans le cadre d’un dossier intitulé "La croissance, une idée de gauche".

On prête à la crise des vertus : elle permettrait à l’ancien de disparaître, elle libérerait le capital et favoriserait la mobilité. La « purge » acquiert ainsi une dignité académique dans les manuels. Cette vision est infirmée dans le monde réel : la crise détruit des entreprises innovantes car elles ne peuvent se financer, elle ralentit l’investissement dans le capital humain car il peut toujours être différé, elle jette sur le pavé des salariés qui ne peuvent se réemployer. Se résigner à la récession n’est donc simplement pas une hypothèse acceptable.

Faut-il pour autant relancer l’économie quand les caisses sont vides, stimuler la demande quand la compétitivité décline et anticiper sur une politique européenne coordonnée ? La réponse est trois fois oui.

D’abord parce que la relance budgétaire et fiscale est la plus adaptée quant un équilibre de sous-activité s’installe, quand la politique monétaire est moins efficace, et quand l’aversion au risque est maximale. Ensuite parce que la récession va être sévère. Enfin parce qu’une action coordonnée européenne, infiniment plus efficace qu’une relance solitaire, se fait attendre.

Alors que faire ? Prendre acte du fait qu’en phase récessive l’investissement dans l’innovation, le capital humain, les équipements collectifs est doublement nécessaire. Il apporte un soutien à l’activité, il prépare l’avenir. Les investissements dans les équipements collectifs, les technologies propres, les énergies renouvelables doivent donc être soutenus par des incitations financières et fiscales mais aussi par l’investissement direct de l’Etat et des collectivités locales. Même les projets, un moment envisagés en partenariat public-privé doivent être pris en charge directement par la puissance publique car le financement privé est tari. Barack Obama veut saisir l’opportunité de la crise pour bâtir les infrastructures de demain, il entend lancer un « new deal vert » : faisons en sorte que le Grenelle de l’environnement ne soit pas un catalogue de belles intentions.

La relance de l’offre ne suffit pas pour autant. Il y a aussi la demande : une mesure simple consistant à envoyer un chèque de 600 euros à tous les ménages dont les revenus sont inférieurs à un seuil à fixer aurait un effet immédiat sur la consommation. Cette mesure peut être accompagnée d’aides plus ciblées pour des publics spécifiques. Cette politique, appliquée aux Etats-unis mais aussi en Espagne, a eu des effets immédiats sur l’activité économique.

Ce plan est-il compatible avec nos engagements européens ? N’aggrave-t-il pas la propension bien française à accumuler les déficits et à accroître la dette en temps de crise sans jamais les résorber en temps de reprise ?

L’UE a en fait déjà pris acte des « circonstances exceptionnelles » qui conduisent à retarder le retour à l’équilibre des finances publiques, elle a inscrit à son agenda une relance de 1.5% du PIB. La France a certes un problème de crédibilité, nul ne croit à ses engagements d’équilibrer ses finances publiques même par temps calmes. Pour restaurer cette crédibilité le think tank Bruegel propose de gager les libéralités budgétaires d’aujourd’hui sur des réformes structurelles qui permettront demain un retour aux grands équilibres. On sait que les déficits courants en France naissent des déséquilibres récurrents des comptes sociaux : leurs réformes sont nécessaires.

On pourrait trouver cette volonté de conformité à nos engagements européens excessive : l’urgence ne commande-t-elle pas de faire feu de tout bois ? En fait un dérapage contrôlé de nos finances publiques est dans notre meilleur intérêt car les marchés de la dette souveraine se tendent. Aujourd’hui la France n’a guère de mal à se financer sur les marchés, mais la Grèce, le Portugal et l’Italie ont déjà des difficultés. Seule une stratégie crédible de croissance et de retour aux équilibres financiers dans un cadre européen permettra à la France d’emprunter et de maîtriser la conjoncture.

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