Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien à Tribune Juive

Tribune Juive, février 2002.

Economiste de renom, Elie Cohen revient sur les thèmes qui lui sont chers, la mondialisation et la nouvelle économie, à l’occasion de la sortie du livre « Le politique saisi par l’économie ». Il évoque également sa judéité, sur laquelle il est d’ordinaire si discret...

Tribune Juive : Dans cet ouvrage, vous consacrez un long article aux conséquences économiques du 11 septembre, où vous montrez que face au terrorisme, la demande d’Etat a été très forte aux Etats-Unis. Peut-on appliquer ce schéma à Israël ?
Elie Cohen : Le 11 septembre a montré en effet qu’on ne peut pas privatiser les fonctions régaliennes de l’Etat. Après cet attentat, les Américains ont redécouvert les missions de sécurité et de santé publique que seul l’Etat peut assumer/ Israel, qui depuis sa création est un Etat en armes n’a jamais cru qu’on pouvait privatiser la sécurité dans les aéroports et ce n’est donc pas par hasard que les Etats Unis se tournent vers Israel pour repenser leur système de sécurité aérien.

TJ : Vous abordez également dans cet ouvrage l’avenir de la nouvelle économie. Pensez-vous que l’effondrement de ce secteur a coûté cher à Israël ?
EC  : Israël a été un des moteurs du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) dans le monde. Israel a su réussir le secret alliage de la recherche, de l’innovation et du débouché rapide sur le marché ? Il a su marier l’argent public et l’argent privé. Enfin, l’absence de tout patriotisme industriel a permis aux jeunes pousses de se faire rapidement coter aux Etats-Unis et de passer sous le contrôle d’entreprises américaines. Le revers de la médaille, c’est que l’Etat Hébreu est devenu très dépendant de la nouvelle économie et qu’il subit en ce moment de manière douloureuse l’éclatement de la bulle spéculative. Avec l’intifada et la fin de la bulle de l’internet on a l’explication de la crise actuelle.

TJ : Le thème de la mondialisation, qui vous est cher, est analysé dans ce livre sous un angle contestataire. Que pensez-vous des mouvements anti-mondialisation ?
EC  : La contestation de la mondialisation renforce la mondialisation. Du reste les antimondialistes d’hier se sont transformés en avocats d’une mondialisation mieux maîtrisée, mieux régulée. Par ailleurs beaucoup de leurs revendications sont justifiées, car le système actuel est déséquilibré. Les pays du Sud peuvent à juste titre faire valoir que leurs concessions n’ont pas été payées de retour. Les écologistes, les défenseurs des cultures nationales ou plus simplement les défenseurs des salariés peuvent faire valoir que le critère commercial l’emporte trop souvent. Enfin, il est vrai que l’OMC ou le FMI pésent d’un poids plus lourd que l’OMS ou l’Unesco. Le gouvernement économique mondial est donc incomplet, déséquilibré géographiquement et politiquement.

TJ : Ne croyez-vous pas qu’il y a parfois un fonds antisémite dans la critique de la mondialisation, dépeinte comme règne de la finance et de l’argent-roi, aux mains de quelques uns ?
EC : Le discours anti-mondialisation est varié, dans sa composante radicale il rejoint l’anti-capitalisme éternel. Ce qui me frappe plutôt c’est la facilité avec laquelle à Durban des ONG de toute origine ont communié dans l’hostilité à Israel. Des ONG caritatives musulmanes et des groupes palestiniens ont fait un remarquable travail de démonisation d’Israel. Pour Israel, pour les juifs, pour les défenseurs des droits de l’homme c’est un immense échec, source de bien des déconvenues futures. 

TJ  : Pensez-vous qu’on assiste aujourd’hui à un regain de l’antisémitisme en France ?
EC : je crois que l’un des problèmes majeurs de la France est l’intégration des six millions de Musulmans. La France les a culturellement déstructurés, sans parvenir à les intégrer au modèle républicain. C’est le signe de l’échec de la politique de la ville et des banlieues, de la réforme du collège, et de la lutte contre les inégalités face à l’éducation, au logement... La délinquance et les incivilités s’expliquent d’abord par ce phénomène social et économique. Dans ce contexte, je pense que les Juifs sont les victimes collatérales, pas les cibles, de cette révolte. Je ne crois pas à un antisémitisme « beur » ou musulman. Je crois plutôt à une perte de repères, à une intégration manquée et à une quête d’identités de substitution, lorsqu’ils simulent l’Intifada dans les banlieues, par exemple. Pour autant je ne suis pas naïf, je sais que la communauté musulmane est travaillée par des minorités actives violentes et antisémites. Le problème existe donc et il ne sert à rien de le nier. Mais il ne sert à rien de pratiquer l’amalgame et il faut éviter d’agiter le drapeau rouge de l’antisémitisme au moindre trouble dans les banlieues.

TJ : Comment vivez-vous votre judaïsme ?
EC : Pour le petit juif de Meknès, né au Maroc, la promesse de la République a été largement tenue. J’ai répondu à vos questions, mais je ne me considère pas comme « un intellectuel », et encore moins comme un « intellectuel juif ». Je n’interviens pas dans les affaires de la cité en cette qualité. Je suis un professionnel de l’économie voilà tout. Je suis fier de mes origines, mais je n’aspire pas à jouer un rôle quelconque dans la communauté juive. Il faut beaucoup d’audace pour s’avancer sur la scène publique et prendre position.

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