Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

L’erreur industrielle de Nicolas Sarkozy

Telos, 11 février 2008.

Affirmant sa volonté de sauver l’usine de Gandrange en s’appuyant sur le précédent d’Alstom, Nicolas Sarkozy veut une fois de plus montrer que le volontarisme étatique n’est pas un vain mot. Mais si le parallèle peut frapper les esprits il reste illusoire tant les situations sont différentes. Le président de la République fait fausse route.

La tentation est grande de traiter par la dérision ce fait d’armes, tant les démentis de Bercy et Matignon furent rapides et tant les situations entre l’usine de Gandrange et l’entreprise Alstom sont dissemblables. Mais comme il s’agit du sort de 600 salariés d’une région dévastée par 25 ans de restructurations industrielles continues, on ne peut balayer d’un revers de la main une tentative industrielle même si elle s’apparente à une opération de communication politique montée à la hâte.

Au moment où Nicolas Sarkozy, prenant le relais de Francis Mer, va plaider à Bruxelles la cause d’une prise de participation publique dans le capital d’Alstom, l’entreprise est au bord de la faillite. Séparée depuis peu d’Alcatel, sous-capitalisée, ses finances ont été éprouvées par l’acquisition d’une activité turbines auprès d’ABB. Ses résultats sont de plus dégradés par des pertes d’envergure sur des contrats transports et énergie. Mais l’entreprise a de forts atouts technologiques et industriels dans les transports (TGV) dans l’énergie (1/3 du marché mondial des centrales au charbon). Elle intervient de surcroît sur un marché en pleine expansion du fait des besoins d’équipement des pays émergents et du renouvellement du parc vieillissant des pays développés.

Patrick Kron qui vient d’arriver à la tête de l’entreprise tente en vain de se rapprocher d’Areva puis de Siemens. La situation s’aggravant, Alstom se tourne vers l’Etat qui accepte de participer à la recapitalisation de l’entreprise et à contre-garantir des engagements bancaires. Bruxelles, pour prix de son accord à cette aide publique, met trois conditions : la cession d’activités périphériques du groupe, la limitation de la participation de l’Etat et son caractère provisoire. 18 mois après le sauvetage, l’entreprise est redressée, l’Etat cède à Bouygues sa participation et l’entreprise devient une vedette de la Bourse de Paris.

Avec l’affaire de l’usine de Gandrange, il est difficile d’imaginer situation plus dissemblable, sauf à considérer qu’il s’agit dans les deux cas d’industrie, d’ouvriers et d’intervention ponctuelle de l’Etat.

Gandrange n’est pas une entreprise comme Alstom. C’est un site de production appartenant à un groupe multinational Arcelor Mittal. Ce groupe, rappelons-le, est né d’une fusion entre Mittal et Arcelor, consécutive à une OPA hostile lancée par Lakshmi Mittal.

Arcelor Mittal n’est pas un groupe en difficulté, c’est le premier groupe sidérurgique mondial, le seul à être présent sur tous les grands marchés mondiaux, le seul à être intégré de la mine de fer aux aciers les plus spéciaux.

Arcelor Mittal, qui affiche 8 milliards d’euro de bénéfices en 2007, ne réclame aucune aide à l’Etat français. L’opération Gandrange est pour Arcelor-Mittal une opération classique de rationalisation de l’outil de production européen : des moyens de production sont rassemblés sur un site bien équipé afin d’éviter des duplications d’investissement. Sauf à imaginer que Lakshmi Mittal revienne sur ses plans et décide par exemple de filialiser l’entité concernée ou de céder le site de Gandrange à un de ses concurrents, l’Etat ne peut rigoureusement rien faire.

Si Gandrange était effectivement cédée à un nouveau groupe, faudrait-il pour autant que l’Etat Français subventionne le nouvel opérateur ? Nicolas Sarkozy répond positivement car il préfère, dit-il, aider les gens à travailler à l’usine plutôt que de les indemniser comme chômeurs. Il feint simplement d’oublier qu’une telle aide devrait être approuvée par les autorités européennes de la concurrence. Pour désarmer les oppositions, Matignon et Bercy ont démenti le projet de subvention en ajoutant que le caractère stratégique de l’usine pouvait motiver l’aide publique à un éventuel repreneur. On reste pantois devant tant de légèreté à l’égard des engagements pris dans le cadre communautaire et de superficialité quant à la définition des activités stratégiques. Depuis quatre ans, nous perdons en moyenne 80 000 emplois industriels par an. La désindustrialisation de la France a repris après le plateau observé pendant les années 1990. On peut considérer qu’il faut infléchir le processus notamment parce que l’industrie reste une activité-clé pour le commerce extérieur, la R&D, ou pour ses effets d’entraînement sur les services. Mais cela requiert à tout le moins une réflexion et une action sur la durée et certainement pas une pratique de pompier volant intervenant ponctuellement sur les sites en difficulté.

En attendant que cet effort de réflexion sur la nouvelle stratégie industrielle soit mené, faut-il considérer que la production de billettes à Gandrange est une activité stratégique dont l’Etat doit préserver à tout prix la localisation sur le territoire national ? Certainement pas ! S’il en fallait une preuve, il suffirait de rappeler que cette usine avait été vendue par Arcelor à Mittal du temps où les deux entreprises étaient indépendantes et en concurrence, au motif qu’il s’agissait de productions banalisées dont Arcelor entendait se défaire pour se concentrer sur les aciers spéciaux à fort contenu technologique.

On peut certes déplorer qu’à l’occasion de la fusion Arcelor-Mittal, l’Etat n’ait pas obtenu de Lakshmi Mittal des garanties quant à la pérennisation d’activités, de sites et d’emplois sur le territoire national, ce que d’autres gouvernements ou régions ont obtenu. Mais c’est ainsi : le gouvernement français a préféré barrer la route à Mittal et il a échoué.

Nicolas Sarkozy est intarissable sur le retour de la volonté en politique, il ne craint pas de défier les conservateurs qui ont la religion de la concurrence et qui ne se soucient guère des travailleurs victimes des restructurations. Mais en jetant par dessus bord les quotas de pêche quand il visite les marins pêcheurs et les règles élémentaires de la gestion industrielle quand il visite les sidérurgistes, il fait fausse route.

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