Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

France Telecom : L’heure des comptes

Les Echos, février 2002.

6 ans après l’accession de Michel Bon à la présidence de France Telecom, 4 ans après la libéralisation du secteur des Telecom, 20 mois après l’acquisition d’Orange , pour FT et ses dirigeants l’heure des comptes approche. 6 ans c’est en effet la bonne distance pour juger d’une stratégie, de sa mise en œuvre et de ses premiers résultats. D’autant que FT a bénéficié du soutien constant de son actionnaire public et qu’il a donc pu déployer sa stratégie sans avoir à se soumettre aux pressions contradictoires des marchés. Quelle a donc été cette stratégie et comment l’évaluer avec le recul. En 6 ans, FT a fait trois choix successifs en matière de portefeuille d’activités et de développement international.
Le premier, hérité de l’ère Roulet, consistait à profiter de la déréglementation et de la libéralisation mondiale des Telecom pour avancer sur les mobiles par ses propres moyens et dans le fixe avec l’appui de Deutsche Telekom et de Sprint. Cette stratégie va voler en éclats suite à l’incapacité avérée de FT et de DT à faire de leur alliance autre chose qu’un prétexte à usage domestique pour le premier - l’alliance industrielle franco-allemande comme condition de la privatisation partielle et de la résistance à BT -, et tactique pour le second -se renforcer dans l’alliance avant de partir à la conquête du monde-. Le faire part de décès de l’alliance sera envoyé par DT lorsqu’il déclarera son intérêt pour Telecom Italia. Au terme de ce premier moment stratégique, FT se découvre démuni au niveau européen, doté d’actifs en cours d’appréciation dans les services informatiques, les composants électroniques, les opérateurs de Telecom au Mexique, en Belgique et ailleurs mais sans relais de croissance significatif hors de France.
Une nouvelle stratégie s’imposait, M.Bon va imprimer sa marque. Croyant aux vertus créatives de l’endettement pour une entreprise générant un cash formidable et fort des 20 milliards d’Euros de plus values potentielles héritées de l’ère Roulet, il va se constituer un trésor imaginaire et partir à la chasse aux acquisitions. Au nom de la complementarité fixe-mobiles FT acquière un opérateur de câble en Hollande - Casema - qu’il entend associer à un opérateur mobile Dutchtone. C’est également sur cette base que FT entre sur le marché britannique en payant un ticket d’entrée élevé dans l’opérateur de câble NTL et se met sur les rangs pour acquérir une licence mobile de 3ème génération. Au passage FT rate l’opération E+ et essaie de se rattraper en entrant dans le capital de Mobilcom, un revendeur de services en téléphonie fixe et mobile en Allemagne.
FT, malgré ces acquisitions, hésite toutefois à s’engager pleinement dans la course aux valorisations des clients mobiles. Il critique les conditions ruineuses acceptées par Mannesmann pour prendre le contrôle d’Orange.
Au moment où Vodafone, qui avait choisi, une stratégie de pur opérateur mobile, triomphe avec la prise de contrôle de Mannesmann, FT est dans l’impasse : il a englouti des fortunes dans des acquisitions en Allemagne et en Royaume Uni sans bénéfice apparent, sa présence en Italie et en Espagne est symbolique. Pour FT, soumis à une forte pression des marchés financiers, l’acquisition d’Orange, que Vodafone doit vendre, est vitale . Avec Orange, on peut raconter au marché une histoire, celle de l’ancien monopole devenu 2ème opérateur mondial de mobiles, sans Orange Ft se trouve affligé d’une série d’acquisitions coûteuses et sans synergies. Les dirigeants d’Orange et de Vodafone qui le savent vont tirer un prix astronomique de la cession d’Orange. Dans l’euphorie qui suit l’annonce, nul ne remarque le fantastique pari que représente l’engagement de payer cash à terme100% de l’acquisition. Réussir ce pari supposait que trois conditions soient réunies 1- Le maintien à un niveau durablement supérieur à 100 euros du cours de FT, 2- Un appétit soutenu des marchés pour les titres des filiales mobiles, 3- Un succès rapide de l’UMTS. 2001 fut une « annus horribilis » Krach des valeurs Telecom, recul des perspectives de déploiement de l’UMTS, décrue régulière de l’ARPU.
Depuis l’acquisition d’Orange, France Telecom a donc opéré un nouveau tournant, il n’a plus d’yeux que pour les mobiles, le « new age » et le « fang shui ». Ayant amassé une dette himalayenne pour réaliser ses objectifs de croissance, FT s’est organisé en trois pôles ayant vocation à connaître une autonomie relative : Wanadoo dans l’internet, Orange dans les mobiles et Equant dans les services aux grands comptes internationaux, chapeautés par une société mère qui porte aussi la téléphonie fixe. Le désendettement est devenu le maître mot, tout lui est sacrifié : cession d’un parc immobilier pour moins de 3 mm d’euros, ventes au plus bas de STM, de Sema, de Sprint, de TPS etc ... La question n’est plus de savoir si FT est en difficulté, c’est aujourd’hui avéré. Le problème est de savoir si dans sa forme actuelle FT peut survivre et à plus court terme s’il doit financièrement solder ses aventures récentes. Commençons par les comptes . Que va afficher FT comme provisions et comme pertes pour l’exercice 2001 ?
L’opérateur franco-britannique Orange capitalise 36 milliards d’euros ce qui est moins que le prix payé par FT pour acheter le seul Orange britannique qui à l’époque pesait à peu près le tiers de l’ensemble. Fin 2000 sur 30 M de clients, la moitié venait de France et moins du tiers du Royaume Uni. Que vaut Orange UK aujourd’hui ? Sur la base des derniers cours connus, moins de 15 milliards d’Euros, or cette société est inscrite dans les comptes de FT pour près de 45 milliards d’Euros. FT va-t-il provisionner de 25, 20 ou même 10 milliards d’Euros cette participation ?
La deuxième grande acquisition réalisée fut Mobilcom en Allemagne. Ft y a investi 3,63 milliard d’euros pour 28,5 % du capital. Ft a par ailleurs prêté 400 Millions d’Euros pour la construction du réseau UMTS. FT si l’on en croit le fondateur de l’entreprise s’est engagé à financer à hauteur de 10 milliards d’Euros le déploiement du réseau UMTS. Enfin Ft s’est engagé à racheter au Président fondateur ses actions à un prix non divulgué. Quel est le risque de FT ? Compte tenu de la profonde désorganisation du marché des mobiles en Allemagne (6 licences UMTS pour près de 50 milliards d’Euros) des difficultés de la téléphonie fixe, il est raisonnable de déprécier d’au moins 3 milliards d’euros la participation actuelle. Si Mobilcom, comme c’est probable, voit ses difficultés s’aggraver et si l’option de vente consentie à Mr Schmid était exercée (33% du capital) alors la facture serait encore plus lourde.
La troisième grande acquisition fut assurément NTL : FT a des engagements de rachat de titres pour près de un milliard d’euros et sa participation justifierait une provision de près de 3 milliard d’euros . NTL aujourd’hui essaie d’échapper à la faillite . La dernière grande acquisition réalisée, Equant, permet à la fois la rationalisation des participations dans le service aux grandes entreprises (fusion avec Global One) mais en même temps les conditions de l’acquisition rendent nécessaire aujourd’hui une provision pour dépréciation de l’ordre de 2,5 milliard d’Euros sans compter une provision pour CVG de 1,7 milliard d’Euros.
On épargnera au lecteur la revue détaillée des participations une chose est sûre une estimation conservatrice devrait conduire Ft à passer une provision de près de 30 milliards d’euros soit 200 Milliards de francs en 2001. L’argument couramment opposé pour éviter de déprécier, à savoir le caractère stratégique des acquisitions ne tient pas, on sait qu’il y a eu destruction irréversible de valeur.
FT fait aussi mal que ses concurrents, objecte-t-on habituellement à de bilan . FT a, comme ses collègues, cédé à l’éxubérance irrationnelle des marchés, il a nourri la folie spéculative des licences UMTS en Allemagne et au Royaume Uni. Si toutefois Ft est aujourd’hui parmi les grands opérateurs le plus affaibli et le plus endetté cela est dû aux conditions d’acquisition d’Orange. Seul Ft a été capable d’acheter au plus haut et à 100% en cash un opérateur de mobiles.
FT survivra à la faillite de la stratégie industrielle menée au cours des 2 dernières années mais sous quelle forme ? Dans la structure actuelle du groupe, il y a un déséquilibre flagrant entre Orange qui bénéficie des investissements dont la montée en puissance est régulière et dont le bilan n’a pas été chargé et FT maison mère qui porte la dette, et les sureffectifs, génère les résultats et fait vivre l’ensemble à partir d’une rente de la téléphonie fixe en attrition programmée. FT est-il condamné à décliner pendant qu’Orange monte en puissance ? Si tel devait être le cas, la faillite industrielle se doublerait d’un scandale politique.

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