Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

EADS : l’atterrissage post-électoral de M. Sarkozy

Telos, 21 mai 2007.

A peine intronisé, Nicolas Sarkozy s’envolait pour Toulouse rencontrer les syndicats d’EADS. Avec ce dossier, le nouveau chef de l’Etat a trouvé un chantier à la mesure de son zèle et de son ambition. Pourtant au terme de sa visite à Toulouse trois remarques s’imposent : les engagements de campagne connaissent une obsolescence rapide, dans le domaine industriel Nicolas Sarkozy est bien un président activiste, et enfin il ne craint pas le bras de fer avec nos partenaires allemands, ce qui l’obligera à d’amples compromis.

Si l’on en croit le délégué FO d’Airbus, Nicolas Sarkozy aurait pris trois engagements lors de la campagne électorale : la remise en cause du plan Power 8 prévoyant 10 000 suppressions d’emploi, la renégociation du pacte d’actionnaires entre Lagardère et l’Etat français d’un côté, Daimler de l’autre, pour restaurer les droits de l’Etat actionnaire, le refus de la cession du site de Méaulte. Comme gage de son engagement et de sa volonté d’agir malgré les interdits et les frilosités libérales, il donna le cas Alstom en exemple.

Lors de sa visite à Toulouse Nicolas Sarkozy a abandonné la remise en cause de Power 8 en reconnaissant au président Gallois sa pleine responsabilité gestionnaire. Il y a aura donc bien 10 000 suppressions d’emploi. Il a réaffirmé sa disponibilité pour participer à une augmentation de capital rendue nécessaire par l’accident industriel de l’A380, ce dont personne n’avait jamais douté. Il a enfin proposé le maintien d’un lien capitalistique entre Airbus et Latécoère, éventuel repreneur de Méaulte. Pour les syndicalistes, il aura fallu moins d’un jour au nouveau président pour renier ses engagements sur Power 8 et Méaulte et confirmer ses engagements d’actionnaire. De ce point de vue, il a illustré l’adage célèbre : les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Mais qu’importe, Nicolas Sarkozy a vite renoué avec le réel. A Toulouse, il était dans son rôle en fustigeant les parachutes dorés, en proposant des aides publiques à la reconversion de Méaulte, en prenant date pour une augmentation de capital. Il ne pouvait ni remettre en cause le Plan Power 8, ni décider de la parité de l’euro par rapport au dollar, ni évincer les actionnaires actuels, ni remettre en cause une gouvernance dysfonctionnelle au sein d’EADS. Mais Nicolas Sarkozy n’entend pas en rester là, il a déjà convoqué un sommet Airbus avec Mme Merkel en Juillet.

Pourquoi prend-il le risque d’engager son crédit politique sur un dossier qu’il doit cogérer avec Mme Merkel et alors que son crédit est faible en Allemagne où on lui impute un interventionnisme débridé notamment sur les dossiers Alstom et Aventis ? La réponse tient à une conjonction de facteurs favorables. EADS a besoin d’argent, ses actionnaires privés actuels ne veulent pas lui en donner, et à l’inverse l’Etat français le souhaite.

Les ratages d’EADS ont un coût : 10 milliards d’euros. Ils imposent dans les deux prochaines années une forte recapitalisation. EADS et sa filiale Airbus doivent faire dans l’urgence une triple restructuration. Ils doivent d’une part réaliser la fusion réelle des entités nationales qui composent le groupe Airbus. Les rationalisations, les synergies que tout investisseur privé recherche à l’occasion d’une fusion-acquisition ont été différées, il faut à présent les réaliser. Ils doivent d’autre part tirer les conséquences du déplacement de leur clientèle vers l’Asie et de la faiblesse du dollar pour externaliser et relocaliser une partie de leurs activités. Ils doivent enfin intégrer les équipes en sortant des logiques nationales. En n’interférant pas avec les choix du management actuel sur le Plan Power 8 pour se concentrer sur la question de l’augmentation du capital, Sarkozy est sur un terrain solide, celui de l’actionnaire.

Or il se trouve que les deux actionnaires privés actuels, Lagardère & Daimler ne veulent ni investir dans EADS, ni rester à terme les actionnaires de contrôle de l’entreprise. Une fenêtre d’opportunité s’ouvre donc pour recomposer l’actionnariat et recapitaliser l’entreprise. Des trois actionnaires fondateurs d’EADS, il n’y a donc plus que l’Etat Français qui ait la capacité et la volonté d’investir et de consolider sa part dans le capital d’EADS. Le gouvernement Allemand n’est pas actionnaire de l’entreprise. Il a certes suscité un montage financier qui associe les länder et des investisseurs pour reprendre les actions cédées par Daimler mais il n’a pas des droits équivalents à ceux de l’Etat Français.

Une montée en puissance de l’Etat Français dans le capital d’EADS aboutissant à une prise de contrôle ne sera pas acceptée par les parties allemandes publiques ou privées, d’autant que des solutions financières alternatives existent, il suffit de faire appel à des investisseurs financiers et de laisser diluer les actionnaires actuels. Sarkozy, soupçonné de vouloir faire la part belle à l’état, invoque le précédent Alstom qui a vu l’Etat jouer un rôle d’entrepreneur financier au service d’une stratégie industrielle.

Le deal que va proposer Sarkozy à Merkel pourrait être ainsi formulé : cherchons de concert des actionnaires industriels privés de substitution à Lagardère et Daimler et si cela se révèle impossible faisons intervenir des actionnaires publics le temps qu’EADS se redresse et retrouve des attraits pour des investisseurs privés.

Ainsi Sarkozy entend tout à la fois désarmer les oppositions de principe à l’intervention de l’Etat actionnaire, mettre Mme Merkel en face de ses responsabilités et préparer la sortie du pacte de 1999. L’entreprise est risquée, mais la défaillance des acteurs privés est un atout pour un entrepreneur politique. Quoi qu’il en soit l’Etat Français pourra se réinviter à la table de négociations, participer au choix de nouveaux investisseurs, et déterminer le rythme de la dilution de sa participation.

Recapitaliser l’entreprise et désamorcer le conflit franco-allemand serait une victoire de communication pour Nicolas Sarkozy, mais pour les travailleurs de Méaulte le bénéfice serait mince : leur site serait cédé et son avenir menacé. Pour répondre à cette attente, Nicolas Sarkozy abandonne ses casquettes d’investisseur et de diplomate pour revêtir celle de l’expert en subventions. Méaulte doit entreprendre une reconversion pour passer à la fabrication de nez d’avions en matériaux composites et son repreneur ne peut le faire sans aides. Le président s’est donc engagé à accompagner cette mutation avec de l’argent public. La question dès lors se déplace, la cession est banalisée au profit de la stratégie industrielle.

Elie Cohen est directeur de recherche au CNRS.

© Telos, Agence intellectuelle

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