Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Chat : Compétitivité française en question

Boursorama, 5 avril 2007.

« Pour stimuler l’innovation, faut-il plus ou moins de concurrence ? De quels acteurs financiers avons-nous besoin pour faire naître des Google européens ? Faut-il déréglementer le marché du travail ? Peut-on adapter en France le modèle danois de flexsécurité ? ». Voilà quelques unes des grandes questions sur lesquelles devraient plancher les candidats à la présidence de la République et nous éviter ainsi une « dangereuse diversion protectionniste », nous expliquaient fin décembre trois économistes de renom : Patrick Artus, Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry. Quatre mois ont passé et la Commission européenne vient de dénoncer dans des termes peu amènes le ton démagogique de la campagne où se multiplient selon elle « les arguments qui ne tiennent pas compte de la réalité économique ». Pour nos trois économistes : « le problème actuel de l’économie française n’est pas qu’elle importerait trop ou délocaliserait trop. (...) Notre problème tient à la dégradation de nos performances à l’exportation, faute d’une offre compétitive suffisante en qualité et en quantité ». A l’heure où Airbus traverse une crise sans précédent, comment relancer la croissance en Europe et en France plus particulièrement ? La forte appréciation de l’euro ne constitue t-il pas désormais un handicap ? Quels leviers le prochain président aura t-il à sa disposition dans sa lutte contre le chômage ? A moins de trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle, Boursorama a le plaisir d’accueillir Elie Cohen pour un dialogue en direct consacré aux grands enjeux économiques que devra affronter le(a) prochain(e) président(e). Il est Votre invité jeudi 5 avril, à partir de 17h. Posez-lui dès maintenant vos questions.

Julien Gautier

Discussion avec Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS le 05 avril 2007 à 17h00

Lire la discussion sur le site de Boursorama

Animateur : Bonjour à tous. Elie Cohen répond à vos questions en direct.

Elie Cohen : Bonjour à tous. Je suis très heureux de pouvoir répondre aux questions des internautes de Boursorama.

m.maill4 : Bonjour. La TVA sociale n’ est-elle pas la solution pour baisser le coût du travail et les impôts ? Merci

Elie Cohen : La TVA sociale est un bon moyen de faire reporter une part de la dépense publique sur la consommation tout en allégeant le coût du travail. Un transfert des charges patronales vers la TVA payée par les consommateurs a deux effets vertueux : alléger le coût du travail et faire payer aux importations une part de la solidarité nationale.

bobby129 : Que peut faire l’Etat français pour Airbus ? Faut-il selon vous en finir avec la direction bicéphale franco-allemande d’EADS qui a montré toutes ses limites ?

Elie Cohen : S’agissant d’Airbus, l’urgence consiste à faire le partage entre la responsabilité de l’Etat français, celle des actionnaires, celle du management. Le pire est la confusion des genres. En clair, cela signifie que le plan Power 8 doit être mené à bien par le management sans interférences politiques.

Les actionnaires doivent dire clairement s’ils veulent participer à l’augmentation de capital nécessaire au financement de l’A-350. Les Etats doivent dire clairement s’ils souhaitent participer aux frais de R&D pour la conception d’autres avions. Si chacun respecte son rôle, Airbus peut se redresser. Sinon, EADS est menacé d’éclatement.

pier2142 : Cher Monsieur, ne croyez vous pas que les trop petites entreprises sont incapables d’exporter, et que la faiblesse du nombre de grosses PME et l’internationalisation des CAC 40 nous interdisent d’améliorer nos performances à l’export ?

Elie Cohen : Le drame de la France est qu’elle ne dispose pas comme l’Allemagne d’un tissu industriel d’entreprises moyennes dynamiques, exportatrices et innovantes. C’est la raison essentielle de notre moindre performance à l’exportation. La France a 2 fois moins de grosses PME exportatrices et innovantes que l’Allemagne.

Quel que soit le candidat élu à la présidentielle, l’urgence sera de tout faire pour que les petites entreprises puissent croître, se développer, et devenir à leur tour exportatrices.

p-e.c : Faut-il remettre en cause l’indépendance de la BCE ? Et si oui, dans quelle mesure ?

Elie Cohen : En adoptant l’euro, nous avons signé un pacte avec l’Allemagne et nos autres partenaires. La logique de ce pacte est que l’Allemagne pour prix de la renonciation au Mark a demandé et obtenu l’indépendance de la BCE. Il faut savoir que dans une zone monétaire intégrée, avec une monnaie commune, la mauvaise gestion macro-économique d’un pays a un impact immédiat sur les autres pays.

La réforme urgente consiste donc à transformer l’Eurogroupe en véritable gouvernement économique européen qui dialoguera d’égal à égal avec la BCE.

p-e.c : Quelle est la première action que doit faire le nouveau Président de la République au niveau économique ?

Elie Cohen : Dire la vérité aux Français : L’économie française est mondialisée, elle est intégrée dans une économie régionale. Beaucoup de choses sont possibles dans le cadre national (réforme de l’école, de l’impôt, du contrat de travail, de la protection sociale etc.)

Par contre, il n’est pas dans le pouvoir du président de la République de dicter les règles de la mondialisation, l’évolution des parités monétaires ou la limitation des émissions de gaz à effet de serre.

p-e.c : Que pensez-vous de l’analyse de l’Institut Rexecode sur les programmes économiques et budgétaires des candidats ?

Elie Cohen : L’analyse de COE-Rexecode vise à mesurer l’impact macro-économique des mesures anoncées par les candidats sans porter de jugement, ni sur leur faisabilité, ni sur leur réalisme, ni sur leur pleine application. L’exercice est donc d’une portée relativement limitée.

legros42 : La dégradation de l’économie française est-elle en partie due aux 35 h ?

Elie Cohen : On observe une coincidence troublante entre le moment où les 35 heures ont été pleinement appliquées et un ralentissement économique sensible. Depuis 5 ans, notre taux de croissance n’a été que de 1,5%. Faut-il attribuer ce ralentissement aux 35 heures ?

la réponse est incertaine, ne serait-ce que parce que l’Allemagne a fait plus mal encore en matière de croissance sans les 35 heures et que de surcroît on a connu au cours de cette période les effets de la crise de la nouvelle économie qui a pesé en 2001/2002 aux Etats-Unis comme en Europe.

La vérité est que les 35 heures ont troublé, désorganisé et démobilisé une partie des chefs d’entreprise, cela se voit notamment dans les performances à l’exportation.

jadamy : Afin de diminuer les "frais généraux" de l’état France , n’est-il pas nécessaire avant toute autre réforme de repenser le fonctionnement administratif de ce pays, à savoir suppression des départements, cantons, regroupements de communes, réduction du nombre de régions, diminution du nombre de parlementaires et élus locaux (plus de 500000 actuellement !), mais aussi externalisation de missions confiées à des organismes publics et ce afin de diminuer le poids des prélèvements obligatoires et de pouvoir ainsi rejoindre les pays vertueux. Aucun candidat à la présidence ne fixe un calendrier précis en la matière ! Jean-Louis ADAMY

Elie Cohen : Vous avez pleinement raison. Depuis 1981, on a décentralisé, renforcé les régions, développé l’intercommunalité, transféré des compétences à Bruxelles ; a t-on pour autant supprimé le département, réduit l’administration centrale ? Non et c’est bien le problème.

Par ailleurs, depuis 20 ans, les crises de finances publiques au Canada, en Suède, en Australie, et ailleurs ont conduit les gouvernements en charge à recentrer les Etats sur leurs missions régaliennes, à réformer les administrations en les transformant en Agences responsables, à réduire le nombre de fonctionnaires et à externaliser un certain nombre de fonctions.

La France a un retard considérable. Les enjeux de productivité sont significatifs et la démographie est favorable du fait des départs massifs à la retraite.

didouch1 : Malgré un euro fort l’Allemagne a battu son record au niveau de ses exportations, pourquoi la France, premier partenaire économique de l’Allemangne, dans le même temps a -t-elle un déficit commercial en chute libre ? Quels sont les solutions pour parvenir a excédent commercial ?

Elie Cohen : L’Allemagne au cours des 5 dernières années a fait un vigoureux effort pour améliorer sa compétitivité coût. Cela s’est traduit par une réforme de la protection sociale et par une réforme des allocations chômage. Elle a ainsi amélioré ses coûts. Par ailleurs, les entreprises allemandes ont accéléré leurs délocalisations ce qui a aussi allégé les coûts domestiques.

Ce sont près de 10 points de compétitivité coût que l’Allemagne a gagné par rapport à la France. Par ailleurs, l’Allemagne a traditionnellement une meilleure situation que la France à l’exportation car elle dispose d’un tissu solide et large de PME innovantes et exportatrices à la différence de la France.

De ce fait, la gamme de produits exportés est plus large et bénéficie d’un effet qualité. L’Allemagne a donc amélioré aussi sa compétitivité hors-coût. Enfin l’Allemagne monte en gamme en investissant en recherche et innovation. Que faire ? Imiter cet exemple.

stev56e : L’économie Française elle est bloquée d’ici les élections présidentielles ?

Elie Cohen : Non pas particulièrement. On pouvait craindre une attitude attentiste. On ne l’observe pas. Mais l’effet est peut-être masqué par la reprise allemande qui nous tire et la bonne conjoncture mondiale qui nous stimule.

jadamy : Le décrochage de la France en matière de PIB par habitant n’est-il pas la conséquence d’un trop faible ratio de "créateurs de PIB", à savoir : salariés du privé, artisans, professions libérales, par rapport à la population totale du pays ? Ce faible ratio s’expliquerait par : la dimension excessive du secteur public, du secteur associatif, le chômage important, le poids des non actifs (enfants , retraités ) . Dispose-t-on de statistiques de comparaison avec les autres pays de l’OCDE ? Jean-Louis ADAMY

Elie Cohen : La part des dépenses publiques rapportée au PIB est l’une des plus élevées dans le monde. Il n’y a guère que les pays nordiques qui soient au dessus. J’attire votre attention toutefois sur le fait que dans les économies de l’immatériel, dans les économies de la connaissance, le nombre de chercheurs, de professeurs, de créateurs, de régulateurs, est décisif pour la performance économique globale. Bâtir des infrastructures, développer le capital humain, mettre à disposition des entrepreneurs de bonnes institutions est capital pour la croissance. Or, c’est le rôle de l’Etat.

didouch1 : Le taux de chômage en France a suscité une polémique ; quel est le taux de chômage qui est le plus représentatif pour comparer avec celui des autres grands pays industrialisés, celui de l’INSEE ou celui du BIT ? Et pourqoui ?

Elie Cohen : La méthode française est basée sur des enquêtes mensuelles corrigées une fois par an à l’occasion de la parution de l’enquête annuelle de l’INSEE. Il se trouve que cette année, l’enquête INSEE a donné un résultat très différent de la dernière enquête mensuelle (près de 1% d’écart. L’INSEE entend revoir son enquête. En attendant Eurostat a rectifié la dernière statistique parue de 8,4 à 8,8%.

poutine7 : Bonjour Monsieur Cohen, Une question un peu provocatrice : la politique industrielle nationale est-elle plus efficace que les coopérations européennes ? TGV et programme nucléaire plutôt qu’Airbus ?

Elie Cohen : Ce n’est pas si simple. La politique nationale des grands projets menée avec constance après-guerre dans les domaines du nucléaire, du spatial, des télécommunications, de l’aéronautique civil et miitaire ont été de grandes réussites. Si on a renoncé à ces politiques, c’est à la fois parce que le succès même de ces politiques commandait une stratégie de mondialisation et à tout le moins d’européanisation et c’est pourquoi Airbus, les centrales nucléaires et même le TGV sont devenus européens. Le problème n’est donc pas là. Ce que montrent les affaires Airbus et Galileo, c’est que l’exigence européenne ne fait pas disparaître mes égoismes nationaux et les interférences politiques.

La solution est à rechercher dans un strict partage des taches et un leadership clairement affirmé.

didouch1 : La France a une consommation intérieure très dynamique et cela depuis près de 10 ans, cela est dû en partie à l’un des taux de fécondité les plus élevés en Europe ; pourtant la croissance française est l’une des plus faible d’Europe. Comment expliquer cette abération sachant que la consommation est l’une des composantes les plus importante de la croissance économique ? Quelles pourraient être les solutions pour rattraper le peloton de tête des pays à forte croissance ?

Elie Cohen : La réponse est simple : une consommation vigoureuse avec une production stagnante ne peut s’expliquer que par un recours aux importations et donc par une dégradation de soldes extérieurs. Quelle politique pour la croissance ? Les solutions sont connues : 1- il faut investir dans le capital humain et l’innovation. 2- il faut réformer le marché du travail pour le rendre plus souple. 3- Il faut libéraliser le marché des biens et services en cassant les rentes dans la distribution, les services.. 4- Il faut faciliter l’accès aux marchés de capitaux des PME. 5- Il faut améliorer la productivité du secteur public.

chris466 : Bonjour Monsieur Cohen, pensez-vous qu’il soit utile et indispensable d’avoir une fracture sociale pour faire fonctionner l’économie d’un pays ? ou le contraire peut-être ? Merci

Elie Cohen : Je suis convaincu au contraire de la nécessité d’un bon climat social pour faire face aux défis de la mondialisation. Je suis un admirateur des pays régis par la négociation, le consensus, la modération. Bref, je suis un adepte du modèle nordique qui combine libéralisme pour la création de richesse et redistribution pour assurer la cohésion sociale.

chris466 : Bonjour, Les Fusions et acquisitions sont-elles vraiment un avantage pour la société en général, n’est-ce pas une amputation de l’offre pour exterminer la concurrence et pouvoir faire ce que l’on veut ensuite qd au prix ? Merci

Elie Cohen : L’expérience passée des fusions-acquisitions montre qu’elles échouent en moyenne dans un cas sur deux au sens où elles ne délivrent pas des synergies et la création de valeur attendues. De ce point de vue, il ne faut pas applaudir à toutes les fusions.

Par ailleurs, la mission des autorités de régulation, concurrentielles et sectorielles, est de prévenir les concentrations qui limitent la concurrence. Il est de leur devoir d’interdire les concentrations qui peuvent aboutir à des abus de position dominante. Enfin, il existe des concentrations qui font sens car elles autorisent des économies d’échelle et des gains d’efficacité.

Animateur : Une dernière question.

pfav : bonsoir mr cohen ne croyez-vous pas que l’économie americaine est au bord de l’implosion , dette , dollar , immobilier , carry trade etc.. et que c’est plus la direction que prendra cette économie qui donnera le sens de la nôtre , plus que les bons resultats de nos entreprises ?

Elie Cohen : Depuis une décennie, l’économie américaine connaît tous les 18 mois une crise financière majeure. La formation de bulles successives et leur dégonflement brutal font chaque fois craindre la crise majeure. Jusqu’ici l’économie américaine a été formidablement résiliente. La crise actuelle, avec l’éclatement de la bulle immobilière, et la faillite d’organismes de crédit, font naître à nouveau la même inquétude. La qualité de la gestion macro économique, la sophistication de l’industrie financière et l’existence d’un marché du risque développé font que la crise actuelle est en passe d’être résorbée et l’économie US atterrit en douceur. Il reste que le fantastique déficit commercial et le refus de la Chine de réévaluer fait peser un risque majeur sur les taux de change dans le monde

Jusqu’ici le seul véritable moteur de l’économie mondiale a été l’économie américaine. L’économie chinoise qui connaît une croissance explosive dépend fortement de cette économie américaine. L’Europe par elle-même ne peut pas constituer un moteur alternatif de croissance aussi puissant que le moteur américain. Résultat, si l’économie US entre en récession, l’économie mondiale ralentira et l’Europe suivra.

Merci à tous pour vos questions pertinentes. Je suis désolé de ne pas avoir pu répondre à toutes. A bientôt.

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