Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Les Telecom après l’UMTS

01Informatique, septembre 2001.

Il y a 18 mois, le consensus était à l’avènement rapide du multimédia mobile, au déploiement accéléré de réseaux 3G dits UMTS, à l’explosion des services nomades. Par un de ses raccourcis dont seuls sont capables ceux qui ignorent les échelles de temps en industrie, qui confondent innovation technologique et produit utile, consommation sophistiquée et marché de masse, l’UMTS a été présenté comme l’alternative européenne à l’Internet fixe comme le vecteur du rattrapage européen, comme la porte spécifique à l’Europe d’accès à la « Nouvelle économie ». Et de fait, tout s’est passé comme si la prédiction devait se réaliser sans risques ni délais. Les équipementiers ont très sensiblement accru leurs capacités de production. Les exploitants se sont lancés dans une course à la consolidation au niveau européen. Les analystes en ont déduit des « ARPU » qui justifiaient chaque jour davantage les valorisations stratosphériques des opérateurs mobiles. Les Etats, séduits par les immenses gisements fiscaux qui s’offraient à eux sans effort, ont à leur tour entretenu le mouvement.
Aujourd’hui les équipementiers Telecom à une exception près -Nokia- se battent pour leur survie, les telco alternatifs ont déjà disparu, les telco historiques ploient sous le poids de la dette, opèrent des révisions déchirantes et butent sur l’impossible équation de la rentabilisation des licences UMTS et de la digestion des acquisitions. Les marchés financiers après avoir adoré les valeurs Telecom les massacrent allègrement. Quand aux Etats qui avaient cru trouver une nouvelle manne fiscale ils doivent aujourd’hui gérer la perte patrimoniale, la perte de ressources fiscales, et les destructions d’emplois. Et dans ce paysage désolé Vodafone annonce qu’il diffère le déploiement des réseaux et l’offre de nouveaux services, France Telecom avoue n’avoir jamais encore testé un réseau pilote ou un terminal UMTS alors qu’il y a peu il avait annoncé une mise en service effective pour mi-2002. NTT DoCoMo , le plus avancé dans la mise en œuvre des services 3G, vient d’annoncer que l’UMTS n’offrait pas en fait les débits suffisants pour permettre un véritable multimédia mobile.

Que reste-t-il à espérer pour l’avenir. En matière d’innovation, on sait à la fois qu’on a tendance à exagérer les bénéfices immédiats et à sous estimer les effets de long terme. Dans une économie financiarisée, on sait de surcroît que les marchés amplifient considérablement à la hausse comme à la baisse les tendances. Enfin dans un secteur en transition du monopole vers la concurrence, on sait la capacité de résistance des opérateurs historiques. Que restera-t-il alors du boom et du krach de l’UMTS. ?

La réussite exceptionnelle de la téléphonie mobile et plus particulièrement du GSM a bouleversé l’économie des télécommunications : diffusion planétaire rapide, taux de pénétration en accélération constante, développement d’usages industriels pour les télécommunications mobiles. On peut parler de révolution des mobiles car les usages en matière de communication tant professionnels que personnels ont été réellement bouleversés.
Nul besoin dans un tel contexte de gager le futur des télécommunications mobiles sur l’UMTS ou le multimedia mobile d’autant que dans un premier temps, les débits offerts seront insuffisants pour des usages distractifs de qualité. La transmission de données à haut débit en mobilité réduite -au sein d’un complexe commercial, aéroportuaire ou de bureaux - ou à moyens débits en mobilité étendue constitue en soi un important marché.
La multiplication de projets d’équipement en réseaux fixes et mobiles nous menaçait de surinvestissement. La surcapacité qu’on allait créer même sous des conditions très optimistes de consommation de nouveaux services distractifs, informatifs et professionnels a pu être évaluée à un facteur 9 par rapport aux besoins. Les entreprises européennes sortiront durablement affaiblies de la fureur spéculative de l’UMTS : bilans fragilisés, R&D comprimée, dette explosive, salariés démotivés. Pour des entreprises comme FT, l’avenir se joue sur la capacité à maintenir la rentabilité des réseaux fixes tout en gérant la montée en puissance des revenus des mobiles.

Au total, la croissance des Telecom ne sera pas arrêtée car cette activité reste le vecteur majeur de l’économie de la connaissance. La captation des Telecom par l’industrie financière aura simplement brisé provisoirement son élan.

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