Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

La mue du fontainier en media mogul

Alternatives Economiques, janvier 2002.

Les discours sans cesse changeants que tient J.M. Messier sur sa constance stratégique peuvent dérouter : quel rapport y a t il entre l’investissement dans les services publics polonais, la montée en puissance dans SFR, l’achat de Houghton Mifflin et l’acquisition de USA Networks ? En fait deux clés permettent de comprendre la stratégie d’un homme qui en quelques années a totalement refondu la Gle des Eaux, un groupe vieux d’un siècle et demi :
1-Comme banquier d’affaires, J.M. Messier sait d’instinct qu’il ne faut pas rater les affaires qui se présentent, il se sait suffisamment de talent pour habiller en termes industriels une opportunité financière ;
2- Comme entrepreneur il est subjugué par l’univers des media. Dès lors sa stratégie devient plus lisible.
Dans un premier temps héritant d’un groupe mêlé « aux affaires », riche de mille participations hétéroclites et encombré d’un immobilier miné par les pertes et les dettes, J.M. Messier décide de faire le ménage. Il conforte le pôle Telecom, s’empare de Canal et Havas, se dégage de l’immobilier et il s’achète une vertu dans les services publics locaux. En adoptant une nouvelle identité : Vivendi, il rompt symboliquement avec les miasmes affairistes de l’ex-CGE, il affirme une vocation mondiale et proclame la transformation du conglomérat en groupe industriel multibranches présent dans les Telecom, les media et l’environnement. La formation de la bulle spéculative sur l’internet aux Etats Unis et sur l’UMTS en Europe révèle ses faiblesses -sous dimensionnement dans les Telecom, les media et l’internet, et ses atouts, -il est le partenaire de Mannesmann , de Vodafone de Bertelsman et d’AOL -, il va donc se muer en champion de l’internet (Viventures) , de la convergence (TMT) et du multimedia mobile (Wap et Vizzavi). La stratégie industrielle se révèle vite être une impasse mais au passage le titre a bondi et Messier a acquis une crédibilité suffisante pour séduire les Bronfman et acquérir Seagram. La troisième phase peut commencer Vivendi est à présent un groupe à trois têtes - Media, Environnement, Telecom - qui ont vocation à s’autonomiser . L’acquisition de Seagram si elle permet d’emblée à Vivendi de contrôler le premier éditeur de musique et une major hollywoodienne pose un double probleme : que faire d’USA Networks une participation minoritaire gérée par Barry Diller et comment accéder aux canaux de distribution américains. En prenant le contrôle d’USA Networks et une participation dans la distribution par satellite (Echostar) et en confiant la gestion de son pôle media américain à Diller, Messier administre la preuve qu’une série d’acquisitions financières sans dessein apparent peuvent ultérieurement se transformer en pole media conséquent . Au total J.M. Messier aura bâti un groupe media américain avec les ressources de la Gle des Eaux, une question subsiste : Vivendi Environnement restera-t-il autonome, basé en France ou sera t il cédé à un groupe allemand.

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