Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Des contre feux au pouvoir des multinationales sont en place

Alternatives Economiques, janvier 2001.

Les multinationales ont-elles acquis un pouvoir sans limite ? Jamais autant qu’au cours des deux dernières années les firmes transnationales n’ont paru plus puissantes : la mondialisation, la déréglementation, l’intégration régionale, les nouvelles technologies tout paraissait contribuer à l’accélération de la concentration et à l’affaiblissement des Etats. Pourtant, il ne faudrait pas en déduire que les multinationales avancent sans contrainte. Car au fur et à mesure que leur pouvoir s’accroît, des contre-feux se mettent en place. Les autorités de concurrence ont accru leur pouvoir, cassant ou empêchant un certain nombre de fusions que ce soit dans le secteur des nouvelles technologies, des véhicules industriels ou dans la pharmacie... La concentration de puissance des entreprises s’est aussi heurtée ces dernières années aux marchés financiers : si ceux-ci favorisent certaines opérations, ils forcent également des groupes industriels à se démanteler quand leur stratégie de conglomérat ne leur convient pas. Rhône Poulenc et Hoechst ont du, pour fusionner à la fin 1999, séparer leurs activités pharmacie et chimie pour se débarrasser des dernières. Les grandes entreprises butent désormais sur le pouvoir des Organisations Non Gouvernementales (ONG) internationales. Shell, a été contrainte sous la pression des ONG, relayées par certains Etats, de renoncer à son projet d’abandonner une plate forme pétrolière en pleine mer. Dernier point, les multinationales étaient sur le point avec l’AMI (puce : accord multilatéral sur l’investissement qui visait à donner aux entreprises une grande liberté pour investir partout dans le monde sans contrainte) d’obtenir la possibilité de traduire les Etats devant les tribunaux et elles ont perdu la bataille.

Néanmoins, il ne faut pas sous estimer la capacité des multinationales à écrire la loi commerciale mondiale ? Aujourd’hui l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est en panne et la libéralisation commerciale internationale ne progresse plus. Pourtant, les multinationales, qui sont a priori les premières à en profiter ne se plaignent pas. Pourquoi ? Au fond, ne trouvent-elles pas plus d’avantages à une mondialisation inachevée, dans laquelle les Etats restent divisés, à une logique d’intégration économique s’accompagnant de plus de régulation par l’intermédiaire de l’OMC et ou les contacts entre les autorités de régulation de la concurrence américaine et européenne sont poussés plus loin ?

Les multinationales européennes sont -elles en train de reprendre des forces face à leurs concurrentes américaines ? Le travail de concentration est loin d’être terminé en Europe. L’Euro et le marché unique n’ont pas produit tous leurs effets. Par exemple dans le domaine bancaire : BNP-Paribas représente 8 % de la banque de détail française et 1,5 -2 % en Europe, un niveau très faible. Le mouvement de fusions va s’accélérer et il sera soutenu par des concentrations transeuropéennes dans le domaine des services publics qui commencent à être libéralisés : dans les télécoms, l’électricité, la poste, il n’y aura plus, d’ici dix ans, une entreprise par pays. Là aussi, les autorités de régulation de la concurrence exercent leur contre pouvoir : la Commission européenne a empêché la concentration dans le secteur des poids lourds dans les pays nordiques, elle est en train de mettre des bâtons dans les roues à EdF en Allemagne. Au total, ces restructurations permettent aux multinationales européennes de devenir de vrais acteurs continentaux qui rivalisent désormais en taille avec les entreprises américaines. On voit même naître des entreprises globales à base européenne : Vodafone est devenu le premier acteur mondial dans le marché des téléphones mobiles.

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