Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

 L’Europe est plus stricte que les États-Unis

Nouvel Observateur, juillet 2000.

Le Nouvel Observateur - Le montant des fusions est passé de 500 milliards d’euros en 1990 à 3 260 milliards l’an dernier. Pourquoi cette accélération ?
Elie Cohen - La première raison évidente : c’est la mondialisation et pour nous Européens, l’intégration régionale encore stimulée par l’euro, qui oblige les entreprises à grandir. Lorsque son marché pertinent était la France, la BNP était une grande banque. A l’échelle de l’Europe, elle ne l’est plus. Deuxième phénomène : la déréglementation. Autrefois, il y avait des monopoles nationaux (téléphone, électricité etc.). Désormais, ils ont des concurrents. Et ceux qui n’ont pas le niveau économique optimal doivent s’allier. Troisièmement, dans le secteur des technologies de l’information, plus les entreprises sont grandes, plus elles sont rentables. Ainsi pour Microsoft, le marché pertinent est mondial.

N.O. - La finance joue aussi un rôle croissant.
E. Cohen - Oui. Il y a désormais un marché boursier européen. Pour intéresser les gestionnaires, il faut faire partie des grands indices, donc avoir une taille suffisante. Enfin, les entreprises subissent une pression croissante à la rentabilité, à l’amélioration de leurs résultats et de leur valeur boursière. Ce qui les pousse à des activités de fusion frénétiques.

N.O. - Ces mariages ne sont pourtant pas toujours des succès.
E. Cohen - Le bilan n’est pas éblouissant. Si l’on compare les objectifs de synergie et de bénéfices avec les résultats réellement obtenus, le taux d’échec des fusions varie de 50% à 65%, selon les études. Mais quand on ne participe pas à cette course à l’acquisition, on se fragilise. Au creux de l’automne dernier, Vivendi était passé du jour au lendemain de l’état de prédateur à l’état de proie possible. Dans sa fusion avec Seagram, il y a pour beaucoup la volonté de grossir pour décourager un assaillant éventuel. Il n’y a jamais de taille qu’on puisse considérer comme ultime.

N.O. - L’élément nouveau, c’est la volonté des gouvernements de mettre le hola. Ils ont bloqué la fusion Volvo-Scania dans les camions ou la semaine dernière, le mariage américain dans les télécoms de World Com et Sprint.
E. Cohen - L’antitrust est inscrit dans le code génétique du capitalisme américain. Du démantèlement de l’empire pétrolier de Rockfeller à celui dont Microsoft est aujourd’hui menacé, les grands procès ont rythmé le développement économique des Etats-Unis. Dans les économies mixtes européennes, c’est plus nouveau. Jusqu’ici, notre équivalent de l’antitrust, c’était les nationalisations : on a longtemps considéré que s’il y avait monopole, il devait revenir à l’Etat !

N.O. - Pourquoi les autorités sont-elles plus sévères ?
E. Cohen - Le pouvoir acquis par les grandes entreprises n’a rien à voir avec le passé. Si on avait laissé faire la fusion World Com-Sprint, le nouveau groupe aurait contrôlé à peu près la moitié du trafic internet. De même, l’union européenne n’a pas autorisé la fusion du français Pechiney avec le canadien Alcan et le suisse Algroup, car ils auraient pesé plus du quart du marché mondial de l’aluminium... et même 80% du marché allemand.

N.O. - Pourtant, ces trois sociétés, même après fusion, demeuraient plus petites que le numéro deux mondial.
E. Cohen - La commission européenne a en effet une conception variable de l’abus de position dominante. Elle estime qu’il faut intervenir lorsqu’une entreprise domine un marché national, même si ce n’est pas le cas au niveau européen. De ce point de vue, elle est devenue beaucoup plus stricte que l’antitrust américain !

N.O. - Cela gêne les gouvernements qui veulent favoriser la naissance de champions nationaux.
E. Cohen - Oui. Et, le plus bel exemple c’est le mariage interdit entre les deux suédois Volvo et Scania. Ils n’auraient pas eu plus de 25% du marché européen, ce qui n’est pas terrible. Mais 75% du marché des pays nordiques, et plus de 90% en Suède. Ce qui aurait été dangereux pour le consommateur.

N.O. - Pour l’Europe, c’est donc une vraie révolution...
E. Cohen - Nous sortons d’un capitalisme d’économie mixte pour aller vers un capitalisme régulé. Désormais, on considère que le marché est une institution, une instance économique dont le fonctionnement est encadré par des règles, des lois et des normes. Il y a une autorité : un arbitre, qui surveille les joueurs sur le terrain, pour qu’ils respectent les règles du jeu.

N.O. - En France, on a ainsi multiplié les instances indépendantes.
E. Cohen - On a décidé que les services publics, comme le téléphone, ne seraient plus organisés en monopole avec un champion national contrôlé par l’état. On a favorisé la concurrence. Et donc bouleversé les modes de régulation de l’économie. L’état ne peut plus être à la fois le propriétaire d’un des acteurs et le régulateur parce, s’il y a un conflit d’intérêts. Il faut qu’il y ait une instance qui échappe à la pression politique. L’état admet qu’il n’est plus le seul garant de l’intérêt général. Aujourd’hui, c’est l’ordre judiciaire qui tranche les litiges, et dit où est l’intérêt commun.

N.O. - Autre événement marquant : l’Europe a désormais le pouvoir de bloquer des fusions entre sociétés américaines.
E. Cohen - C’est une conséquence de la mondialisation. Lorsque les marchés sont de plus en plus intégrés, les barrières douanières disparaissent. Pour protéger les acteurs nationaux, les pays peuvent mettre en place d’autres obstacles, et notamment des droits de la concurrence différents. Il faut désormais réserver le même traitement aux investissements, qu’ils soient nationaux ou étrangers et faire appliquer les mêmes règles concurrentielles. Cela passe par une coordination des instances de régulations, notamment entre les Etats-Unis et l’Europe. Chacun a droit de regard sur le système de régulation du voisin. Et, pour l’Europe, cela signifie que la commission, qui représente les intérêts de ses membres, prendra le pouvoir sur les Etats.

Propos recueillis par Thierry Philippon.

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