Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Microsoft, l’anti-tust et la nouvelle économie

Le Nouvel Hebdo, juillet 2001.

Le juge Jackson a donc échoué, Microsoft ne sera pas cassé pour l’exemple, il n’y aura pas de baby bills comme il y a des baby bells. Microsoft n’est pas ATT. Et pourtant c’est à peu près la seule bonne nouvelle pour Bill Gates. Microsoft est qualifié de monopole, ses abus de position dominante dans la promotion de Windows sont établis. Pire encore les juges affirment que le monopole est appelé à durer et que s’il convient de sanctionner Microsoft pour ses errements passés il faut surtout lui interdire à l’avenir d’abuser de son pouvoir de marché.

L’Affaire Microsoft connaîtra donc de nouveaux développements d’autres juges reprendront le dossier, ils jetteront un regard nouveau sur les pratiques commerciales musclées de Microsoft, sur son art de la vente liée qui contribue à étouffer la concurrence (Netscape), sur sa prétention à régner en maître sur l’internet et les réseaux. Appliquons nous à ce stade à tirer quelques leçons pour la « Nouvelle économie ».

Pas plus que dans l’ancienne économie, le marché n’est pas autorégulateur, la nouvelle économie ne promeut pas spontanément la concurrence. Microsoft n’a inventé ni les menus déroulants, ni la souris, ni les navigateurs, ni les premiers logiciels bureautiques, chaque fois c’est le « first mover » innovateur qui a été sorti du jeu par une entreprise qui n’a cessé de croître et d’éliminer les concurrents.

Dans une économie basée sur la connaissance, l’innovation confère un monopole, elle est source de rentes. Un standard privé qui finit par devenir la norme commune -comme Windows- génère des externalités positives pour les logiciels applicatifs. Forte de cet avantage pour le consommateur, l’entreprise qui réussit connaît une double tentation : élargir sans cesse sa base de clientèle au besoin en usant de son pouvoir de marché, transformer la base de clientèle existante en vache à lait périodiquement taxée à l’occasion de mises a jour du système d’exploitation (SE). A partir du moment où ce monopole est appelé à durer , il doit être régulé son activité doit être mise sous surveillance, ses prix et ses profits encadrés.

Mais au delà de l’intimidation, des ventes liées, des subventions croisées et autres abus de position dominante l’affaire Microsoft posait un autre problème celui du statut du « navigateur ». Fallait- il le considérer comme un produit autonome ou comme une fonctionnalité supplémentaire d’un système d’exploitation. On le sait Netscape prétend avoir été victime de Microsoft qui en livrant d’emblée son « explorateur » l’aurait de fait sorti du marché. La question est d’autant plus importante que dans un monde où l’internet est appelé à devenir le réseau universel, toute définition extensive du SE étend l’empreinte de marché de Microsoft du SE aux applicatifs, des outils de recherche aux sites, des outils de téléchargement au commerce électronique etc...Sur cette question aussi la Cour n’a pas donné raison à Bill Gates, elle estime que la vente de services en bouquets peut constituer une entrave au jeu concurrentiel, elle se donne donc le droit de juger au cas par cas. Offrir un navigateur n’était pas répréhensible, faire d’ « explorer » le navigateur par défaut dont l’icône apparaissait immédiatement grâce à son inclusion dans le code de Windows l’était.

Le jugement rendu par la justice américaine mérite donc d’être rapidement confirmé et suivi d’effets : on ne peut dénoncer le monopole, et la poursuite de comportements délictueux et laisser faire.

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