Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

TNT : l’implosion programmée

Newbiz, juillet 2001.

Le rituel ne souffre pas d’exceptions : une innovation technique suscite des attentes majeures la profusion des marchés et des débouchés est annoncée, les politiques sont alors sommés d’intervenir pour éviter la fracture sociale. L’investissement est décidé et l’échec souvent programmé. Sommes nous condamnés à répéter avec la Télévision numérique terrestre -TNT- les mêmes erreurs qu’avec le câble, , les satellites TDF, Le D2Mac et la TV HD ou finirons nous par apprendre ? L’enthousiasme avec lequel les autorités publiques entreprennent de lancer la TNT fait craindre le pire. Pourtant depuis quelques jours un espoir pointe. Avec les difficultés du britannique On digital, l’expérience des autres jusqu’ici citée comme réussite peut faire réfléchir.

A quel problème audiovisuel la TNT apporte t elle des réponses ? Lorsqu’on parcourt les rapports et les déclarations publiques on est frappés de constater le caractère incantatoire des arguments avancés et la pauvreté des raisonnements et des évaluations avancés. Trois arguments émergent, la TNT c’est le progrès, l’interactivité, l’adopter c’est aller dans le sens de l’histoire, c’est faire comme les autres. La TNT c’est l’égalité, la refuser c’est rester insensible à la fracture audiovisuelle entre ceux qui n’ont accès qu’aux chaînes nationales en clair et ceux qui bénéficient de la profusion de programmes. La TNT c’est la chance du Service Public à l’ère de la marchandisation générale, la méconnaître c’est céder le terrain au « tout privé », c’est renoncer à l’exception culturelle. Aucune de ces raisons, bien entendu, n’est à prendre comme telle. Le progrès, le sens de l’histoire, les précédents étrangers n’impliquent en rien l’adoption de la TNT ne serait ce que parce que le bilan est mitigé, les paysages audiovisuels nationaux contrastés, et les fréquences hertziennes rares. Il faut donc qu’au delà de l’évidence des arguments sur la profusion de l’offre numérique et sur la gratuité des nouveaux services, il y ait des intérêts puissants et organisés.

Derrière l’argument du progrès se logent les intérêts de l’industrie de l’électronique grand public qui voit dans la TNT le vecteur d’un renouvellement plus rapide des téléviseurs et ceux de TDF qui y voit la chance d’un avenir garanti pour ses émetteurs. Derrière l’argument de l’égalité, se profile la stratégie de l’audiovisuel public qui, guetté à la fois par le déclin programmé des networks mais aussi par l’effritement de ses parts de marché, voit dans la TNT l’occasion de rebondir en élargissant son offre vers les chaînes thématiques et locales. Enfin chaque fois qu’il est question de service public et d’exception culturelle il ne faut pas chercher très loin pour retrouver les puissants syndicats professionnels de l’audiovisuel arcboutés sur la défense de leurs rentes. Mais une industrie même audiovisuelle ne peut naître de l’alliance des idéologues et des habiles il y faut malgré tout quelques conditions économiques et financières. Les problèmes dès lors peuvent être ainsi formulés : la gratuité annoncée est elle compatible avec l’apparition d’une offre nouvelle de programmes, l’audiovisuel public peut il être sauvé par la TNT, la TNT peut elle être le moteur du renouvellement du parc télévisuel ?

S’agissant de l’argument de la gratuité, il est illusoire de penser qu’une offre sensiblement élargie puisse être fournie gratuitement c’est à dire sur la base d’un financement publicitaire. Soit les chaînes nouvelles offertes par la TNT sont généralistes et alors on retombe sur la question de la viabilité de n chaînes supplémentaires, soit il s’agit de chaînes thématiques et alors leur financement peut rarement être exclusivement publicitaire. Plus généralement on ne voit pas des industriels comme C+ et TF1 qui avec C+, Canal Sat et TPS ont bâti un modèle d’économie télévisuelle payante détruire leur modèle pour les bénéfices illusoires de la TNT. Depuis 20 ans, on le sait, le futur de la TV est dans le péage.

Le groupe France Television, par contre, a tout intérêt à investir dans la TNT, c’est pour lui le moyen d’endiguer l’érosion de son audience en fédérant des publics plus ciblés, c’est pour lui la justification d’une demande nouvelle de fonds publics, c’est surtout l’occasion de se ressourcer idéologiquement en se faisant le chantre de la TV pour tous. Mais à l’inverse la TNT met en cause sa légitimité : en quoi est-il justifié d’investir de l’argent public dans des chaînes thématiques en concurrence avec des chaînes privées ? En quoi surtout la TNT changerait elle quoique ce soit à un système de quotas à bout de souffle, à une différenciation produit avec le privé de plus en plus ténue, et à un service public de plus en plus insaisissable.

Quant à l’avenir rose que croient voir les industriels avec le renouvellement du parc, l’éxpérience montre que sans avantage décisif en matière de programmes et de coûts, les Français diffèrent l’investissement. Or la TNT suppose que des dépenses soient engagées pour les antennes, les décodeurs et/ou les récepteurs. Certes on pourrait envisager la solution d’un achat des décodeurs par les groupes audiovisuels les plus intéréssés par une TV payante comme C+ ou TF1 et une location aux abonnés,mais outre que ce scénario rompt avec la gratuité il pose immédiatement le problème de l’imposition d’un système de contrôle d’accès ouvert permettant à plusieurs bouquets de coexister.

On le voit dès que se dissipent les fleurs du discours sur la révolution numérique, l’interactivité et la gratuité émergent des problèmes plus classiques de modèle économique soutenable pour la mise en œuvre d’une innovation. Si l’éxpérience peut être d’une quelconque utilité alors il faut rappeler les leçons des échecs du câble, de TDF et de la TVHD, elles sont au nombre de trois. 1/Une technologie n’est pas un produit, les téléspectateurs consomment des émissions pas de la TVHD ou de la TNT. 2/L’Etat n’a jamais intérêt à déployer un nouveau réseau audiovisuel sans l’accord des acteurs majeurs que sont les sociétés de programmes et de distribution comme TF1, C+ et d’éventuels nouveaux entrants. L’Offre nouvelle doit être pensée dans le cadre de la structure de marché existante. 3/Il faut éviter la formation d’un monopole déclaré ou implicite , d’où l’enjeu majeur de l’adoption de systèmes de contrôle d’accès ouverts.

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