Elie Cohen - directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences Po et membre du CAE

Communication

Entretien à tf1.fr

tf1.fr, octobre 2000.

Avec la multiplication des nouvelles technologies et l’incroyable évolution d’Internet on parle de nouvelle économie. Qu’est-ce que la nouvelle économie, en quoi l’économie a-t-elle changé ?

La nouvelle économie est un terme inventé par des journalistes de Business week qui essayaient de rendre compte de la vigueur économique que connaissaient les Etats Unis après la période de déclin des années quatre vingt. Les économistes ne s’y intéressent qu’à partir de 1998 quand ils observent que la productivité du travail se remet à augmenter de manière très significative. On s’est demandé si c’était la fin du paradoxe de Solow : la diffusion de l’informatique dans l’entreprise, les administrations et les services, des années 60 à 90 n’avait pas contribué à augmenter la productivité du travail mais avait, d’une certaine manière, accompagné le long déclin des gains de productivité du travail passant de 3% à 1%. A la fin des années 1990, la tendance s’est inversée. La nouvelle économie est une situation dans laquelle les effets combinés de la mondialisation et de l’irruption des nouvelles technologies de l’information et de la communication rendent possible une croissance forte sans inflation et à fort contenu technologique. La révolution de l’Internet représente la maturation et l’intégration de toutes les inventions numériques des trente dernières années. Ces technologies de l’information deviennent pour les économistes, des technologies génériques, c’est à dire qui modifient l’univers de la consommation, de la production et transforment même les formes d’organisation économiques et sociales.

Pouvez-vous nous donner les raisons de cette croissance ?

Le débat entre économistes n’est pas totalement tranché. On ne sait pas si l’accélération des gains de productivité est due à cette nouvelle révolution technologique ni si le phénomène est permanent ou dû à la longue période de croissance américaine. Les Etats Unis ont bénéficié d’une désinflation importée qui a stimulé la consommation sans hausse des salaires, ils ont bénéficié dun bon policy mix, ils ont su utiliser de manière très productive les capacités de production disponibles. L’investissement a augmenté, des substitutions capital travail ont été opérées. La part consacrée aux nouvelles technologies de l’information et de la communication a cru considérablement crû au point de représenter plus du tiers de l’investissement ( à titre de comparaison, il n’est que de 15% en Europe). Mais, il faudra attendre le prochain retournement du cycle économique des Etats-Unis pour savoir si l’on se situe dans la nouvelle économie. On saura alors si le progrès technique est autonome (attribuable aux nouvelles technologies de l’information), ou s’il dépend d’effets accélérateurs de croissance en fin de cycle (qui relèvent eux, d’explications plus classiques de type conjoncturel).

Quels sont les principaux changements dans la sphère économique des NT IC ?

Les NT IC produisent cinq effets. On a observé un élargissement de la sphère de la consommation avec la création de biens et services liés à ces NT IC. Les gains de productivité dans les entreprises où on a combiné innovation technologique et innovation organisationnelle s’accélèrent. La sphère de l’échange a été bouleversée dans la relation entre fournisseurs et entreprise et consommateur final (relation d’achat et de vente ). On assiste à l’arrivée d’un canal supplémentaire de distribution n’ayant pas vocation à se substituer aux autres canaux mais à les compléter. Enfin, Internet est apparu comme media.

Quels sont les effets sur la croissance à long terme ?

Nous n’avons pas assez de recul pour connaître ces effets. Il pourrait se produire deux phénomènes. Soit le progrès technique autonome est lié à l’introduction des nouvelles technologies. On peut dire, dans ce cas, que nous sommes entrés dans une phase de croissance longue. En effet, on a connu plusieurs vagues de croissance économique initiées par des grappes d’innovations technologiques génériques et donc diffusées dans l’ensemble des secteurs de l’économie. Mais la croissance peut être seulement due à une bonne gestion macroéconomique de la part des Etats-Unis. On ne peut encore savoir si le processus est de type révolutionnaire ou évolutionniste. La simple croissance économique suppose un flux continu d’innovations. On saura si on se trouve dans une innovation de rupture plutôt que dans un flux d’innovations quand on constatera un saut qualitatif et quantitatif dans la croissance. Durant ces cinq dernières années on a observé un phénomène d’accélération de croissance (2-2,5% à 3-3,5%) mais nous ne sommes pas assurés à ce jour que cela représente le nouveau paradigme dominant de croissance pour les vingt ou dix années qui viennent.

Qu’en est-il de la situation en Europe ?

En Europe, on a connu ni cette reprise ni cette accélération des gains de productivité. Alors même que nous avons une croissance qui a repris au cours des trois dernières années. Certains économistes pensent que le phénomène arrivera chez nous avec un décalage. On peut être relativement optimiste car l’expérience historique montre qu’il y a bien diffusion du progrès technique avec un certain décalage. Et, s’il y a bien un nouveau paradigme de croissance, une technologie générique et une rupture technologique, alors, l’Europe devrait connaître le même phénomène. Certains disent d’ailleurs que nous observons déjà les premières manifestations de cette nouvelle croissance en Europe. Il existe cependant plusieurs objections. L’essentiel des gains de productivité se fait dans le secteur des nouvelles technologies lui même. Or les Européens sont peu investis industriellement en nouvelles technologies de l’information. En d’autres termes, ce sont les progrès faits dans le secteur de l’informatique, le secteur des composants et le secteur de production des réseaux de communication qui expliquent une bonne partie des gains de productivité qu’on mesure au niveau de l’ensemble de l’économie. Pour certains économistes, nous connaîtrons le même phénomène si les Etats-Unis nous vendent leurs technologies. Il y aura donc une diffusion de ce progrès technique par le biais de l’incorporation de ces technologies dans les biens et services européens. Et l’usage de ces technologies serait un substitut à la production de ces technologies. Mais ceci n’est possible que si les Américains ne monopolisent pas les rentes associées à ces ventes.

Pensez vous que le Japon rattrapera son retard dans ce domaine ?

Non, le Japon ne sera pas leader, mais peut etre suiveur comme l’Europe. Cela prouve que les qualités nécessaires pour maîtriser les technologies de production de produits manufacturés de bonne qualité à un prix faible, ne sont pas transposables dans l’univers des start ups NTIC. Le modèle économique américain est fondé sur un marché du travail fluide, un excellent système de formation supérieure et de financement d’innovation par le NASDAQ. Le Japon avec son modèle économique très hiérarchisé, son système de décision très lent et sa structure politique inerte, n’avait pas les qualités nécessaire pour faire autre chose que du rattrapage économique. Il n’a réussi que par un système d’imitation et une stratégie d’exportation et de conquête de parts de marché. On retrouve là, la théorie des avantages comparatifs institutionnels.

Pouvez vous nous donner plus précisément les effets sur l’emploi ?

La nouvelle économie est une économie de plein emploi. Cela prouve que la théorie selon laquelle les nouvelles technologies vont remplacer le travail humain et faire augmenter le chômage était une "sottise". Le revenu de la croissance génère de la création de richesse et donc de l’emploi dans tous les secteurs. Les Etats-Unis ont butté sur des pénuries de main d’œuvre qualifiée. Or, le temps de fabrication du capital humain est plus long que celui nécessaire à la création d’une start-up. Une solution est l’ouverture des frontières. Une autre, la requalification. Dans des pays comme la France, on a un tel besoin de main d’œuvre que les entreprises réinvestissent le champ de la formation, auparavant délaissée au profit de l’Etat et des autres organismes.

Enfin, que pensez vous des valorisations financières ?

Celles atteintes le 8 Mars étaient des valorisations déraisonnables qui ne répondaient à aucun principe d’économie solide. Il existe deux types d’école en matière de valorisations. L’école des fondamentaux affirme que les valorisations dépendent de la situation économique de l’entreprise. Les marchés financiers sont efficients et intégrent instantanément les informations sur les valeurs. L’autre école pense que les valorisations sont basées sur des conventions qui génèrent des comportements mimétiques. Nous sommes plutôt dans le deuxième cas de figure s’agissant dezs valeurs de l’internet. Je n’ai pas été étonné du retournement de situation qui est intervenu en mars dernier aux Etats-Unis. Cependant, des évolutions fondamentales sont intervenues (voire les cinq effets des NT IC ci-dessus). Il y a eu création de valeur qui se reflète dans certaines valorisations. La décantation a commencé.

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