La « net economy »

mai 1999

La thèse essentielle peut se résumer ainsi : avec la troisième révolution numérique -celle des réseaux multimedia-, les potentialités des deux premières -celle de l’informatique et des telecom- peuvent pleinement s’exprimer ouvrant la voie à une nouvelle ère de croissance accélérée des gains de productivité du travail humain notamment dans le domaine des services.

La première révolution numérique avait permis l’émergence d’usines taylorisées de service dans la banque, l’assurance, les services administratifs des grandes organisations. Cette informatique centralisée, lourde coûteuse avait permis à un extrême le developpement du calcul scientifique et à l’autre le traitement standardisé d’opérations routinisées. La deuxième révolution numérique celle des telecom a perrmis le développement des réseaux privés d’entreprises, elle a abaissé drastiquement le coût de la bande passante et combinée avec la seconde vague de l’informatique distribuée, elle a rendu possible la diffusion de la puissance informatique dans tous les sites de production et de distribution. La troisième révolution numérique, celle que nous vivons actuellement est celle de la convergence ou du multimedia. Elle combine les effets de la troisième vague informatique celle des progiciels intégrés et des nouveaux langages opérant indifféremment sur toutes les plateformes, de la deuxième vague des réseaux, celle de l’internet qui permet la globalisation du système d’information, et de la première vague du multimedia numérique qui permet l’interactivité avec des bases de connaissance ou de données animées.

Cette triple révolution numérique aurait donc du se traduire par une envolée des gains de productivité. Or on sait depuis le paradoxe de Solow que la montée en charge de l’informatique dans les ateliers et les bureaux a été accompagnée .... d’une baisse de la productivité du travail. Ce constat statistique brut a longtemps semé le trouble. D’autant que les pays européens qui investissaient beaucoup moins que les Etats Unis alignaient de bien meilleurs chiffres de productivité ! Le constat empirique microéconomique souvent établi sur l’usage massif des ordinateurs, des réseaux privés, sur l’aplatissement des hiérachies, les compressions d’effectifs, plaidait en effet pour une amélioration sensible de la productivité qu’on ne retrouvait pas au niveau macro. D’où une mise en cause des instruments de mesure. Un débat intense a partagé les économistes jusquà ces deux dernières années où l’on a pu noter une reprise de la productivité aux Etats Unis sans savoir s’il fallait l’attribuer véritablement à l’effet technologies de l’information ou plus simplement au plein usage de capacités de production en situation de plein emploi.

Au total il est probable que les données macro mesurent mal l’effet qualité tout en fournissant une bonne approximation de la réalité, elles traduisent la baisse tendancielle de la productivité du travail due à la baisse de la part de l’industrie dans le PIB au caractère hybride de la catégorie de services qui mêle services externalisés ou services high tech productifs et services à la personne peu productifs. Quand aux restructurations industrielles, aux externalisations, aux processus de reengeneering qui témoigneraient de la vigueur des gains de productivité au niveau micro, tout indique qu’on doit en retrouver les effets au niveau macro.

Alors « tout çà pour çà » ?

La net economy est un processus, une promesse plus qu’une réalité substancielle hors de la Californie. Certes les actions internet flambent, les capitalisations boursières des Yahoo, AOL, eBay, rattrappent et dépassent celles des monstres sacrés de la cote mais comme le dit joliment Alan Greenspan les action internet ont la même valeur que des billets de loterie ...

La net economy est d’abord une économie de la connaissance, de l’innovation. L’enjeu y est la productivité des travailleurs intellectuels. En effet à partir du moment où la recherche, la connaissance accumulée, l’innovation deviennent des facteurs de production directe ; l’exploitation des bases de connaissance que permettent les nouvelles techniques de gestion informatique contribuent à la performance globale des économies avancées. On ne peut aujourd’hui comprendre la recherche pharmaceutique de plus en plus basée sur des méthodes de « screening » ou la recherche génétique sans les puissants outils informatiques. On ne peut davantage comprendre les progres de la recherche documentaire dans une situation de pléthore d’information sans les techniques d’exploitation de bases de connaissances non structurées.

La net economy est ensuite un vecteur de l’entreprise étendue, celle qui s’expose au regard de ses clients et du large public (internet) qui organise ses relations avec ses fournisseurs, ses distributeurs et ses activités extrernalisées (extranet) et qui intègre, coordonne et mobilise ses propres salariés (intranet). La net economy est ce qui rend possible l’éclatement de la chaine de valeur de l’entreprise en autant de maillons individuellement optimisés et recombinés dans un processus intégré grace aux réseaux. Une économie de la variété, de l’hyper-choix, mais qui doit en même temps comprimer drastiquement les coûts doit être capable de faire du « sur-mesure » mais à partir de process de production efficaces. Les technologies de l’information le permettent.
La net economy c’est aussi une économie de flux tendus, du zero stocks de la production sur mesure a partir d’outils flexibles. C’est donc une économie où les chocs liés aux phénomènes de stockage et déstockage sont limités et où la rentabilité du capital investi se trouve de ce fait améliorée. Qu’y a t il aujourd’hui de plus banal qu’un micro-ordinateur et comment expliquer que contraitrement à ce qui avait été anticipé l’industrie américaine n’ait pas été balayée par la taiwanaise. La réponse s’appelle Dell Computer, une entreprise qui permet à ses acheteurs potentiels de choisir leur configuration, de la commander sur internet, de la fabriquer sur mesure et de la livrer en quelques jours supprimant ainsi le stockage et les erreurs de prévision sur la demande.

La net economy c’est encore une nouvelle génération de biens de consommation numériques, certes moins importante jusqu’ici que les vagues précédentes de l’équipement domestique ou de l’équipement automobile mais qui commence toutefois à représenter des enjeux financiers non négligeables. Les mobiles, les jeux, la TV numérique, les services internet, la micro-informatique domestique : autant de produits et de service qui contribuent à stimuler la consommation et à en renouveler l’univers.
La net economy c’est enfin et surtout une révolution dans l’acte commercial, dans le service rendu au client. L’ideal de la place de marché electronique, transparente, fluide, assurant l’égalité d’information n’est peut être plus hors de portée grace à la combinaison de médiateurs - commissairtes priseurs. Aujourd’hui déjà sur un même site on peut choisir un appartement à partir de critères simples, le visionner, découvrir les équipements du quartier , mettre aux enchères une demande de crédit, selectionner un déménageur, etc... Une telle facilité pour le consommateur suppose toutefois en aval une organisation des communautés professionnelles pour définir des critères communs d’évaluation du risque et rendre strictement comparables des prestations que les producteurs tendent spontanément à différencier.

Ces quelques caractéristiques de la « net economy » permettent de comprendre le degré inégal de sa diffusion dans les pays développés. Ce n’est pas un hasard si les bases de connaissance ont été développées là où la production scientifique est la plus massive, là où les grandes firmes de conseil trouvent leur origine, là où l’effet de taille conditionne tout. De même on peut comprendre que les pays où l’esprit de service est culturellement assimilé à la servilité domestique, au comportement ancilairee, le retard soit avéré. Enfin il est logique que lepays qui est entré le plus tôt dans une logique de déréglementation ait pu profiter le premier de l’effondrement du prix de la bande passan,te rendu possible par la révolution des reseaux de telecommunications.
En France on a les gourous qu’on peut et c’est de l’Etat qu’est venue l’initiative, DSK a décidé de mesurer chaque trimestre notre progression dans la « net economy » en publiant les données sur les mobiles et les abonnements internet !


Voir en ligne : La Croix